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Les faux amis de la philosophie

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Notre revue publie la 11e édition de l’enquête annuelle de l’Appep sur l’enseignement de la philosophie au cours de l’année scolaire et sur la dernière session du baccalauréat[1]. Originairement centrée sur l’organisation du baccalauréat dont elle couvrait tous les aspects relativement à la philosophie, progressivement élargie à l’ensemble des questions concernant un enseignement fortement mis à l’épreuve par les réformes des années 2018 et suivantes, cette enquête s’est imposée comme une source incontournable de connaissance de la situation de notre profession, tout autant qu’un outil d’expression et de relais de ses besoins et exigences. On pourrait souhaiter que le nombre total de professeurs ayant répondu au questionnaire – 437 – soit plus élevé. Remplir le questionnaire demande du temps. Mais rares sont les enquêtes auprès de groupes professionnels qui soient aussi représentatives. J’en remercie d’autant plus les collègues, de même que les membres du Bureau national de l’Appep qui ont pris le temps de le dépouiller et d’en faire la synthèse.

 

On peut moins que jamais tolérer les obstacles qui continuent de se dresser et contre lesquels de prétendus amis de notre discipline refusent de bouger le petit doigt. Les professeurs de philosophie sont las de s’entendre dire au ministère que leur travail reste essentiel à la formation du futur citoyen, du futur professionnel, du futur chercheur, mais qu’il n’est pas possible, par exemple, d’imposer un dédoublement d’une heure en terminale technologique ou de faire entendre aux proviseurs rétifs la nécessité cruciale de faciliter la préparation de l’épreuve de philosophie en permettant l’organisation d’épreuves blanches. Ils sont las de se voir renvoyer à la position prétendument privilégiée de leur discipline – intarissable ritournelle – pour se voir refuser les évolutions nécessaires en voie technologique ou en spécialité HLP.

 

La réalité est la suivante. Une épreuve de philosophie a été maintenue au titre du baccalauréat comme examen final. Comment aurait-il pu en aller autrement d’une matière que l’immense majorité des élèves ne débute qu’en terminale ? Mais cette épreuve, maintenue avec la justification ambiguë de l’importance de la philosophie dans la tradition éducative française, a d’emblée été signalée comme négligeable par un coefficient humiliant, surtout en comparaison du grand oral devenu épreuve reine. Et surtout, alors même que les emplois du temps rendent plus que jamais difficile de dégager des créneaux de 4 heures, strictement rien n’est fait, sous prétexte d’autonomie des établissements, pour rendre obligatoires ne seraient-ce que deux bacs blancs dans l’année. Les professeurs doivent ainsi consacrer des séries de deux heures de cours à faire réaliser par morceaux des dissertations et explications de texte. Leur programme déjà chargé pâtit de devoir consacrer encore plus de temps à des questions de méthode. Une collègue me confiait récemment son embarras éthique à rassurer ses élèves inquiets d’arriver à l’examen en n’ayant réalisé qu’un seul devoir dans les conditions de l’examen, alors que son chef d’établissement refusait, au nom d’une prétendue équité entre disciplines et même devant la demande pressante d’un IPR, d’organiser plus d’un bac blanc.

 

Pourquoi cette apparente contradiction entre les démonstrations d’amitié pour l’étude de la philosophie et un entêtement à lui refuser un réel soutien ? On peut avancer beaucoup de raisons. Mais on peut difficilement écarter l’hypothèse d’une vision réductrice et condescendante de la philosophie. Les professionnels de la philosophie, qu’ils soient enseignants ou chercheurs, sont familiers de cette pseudo-bienveillance des puissants qui prétendent admirer le penser-par-soi-même, l’ « esprit critique » auquel exercerait « le questionnement » philosophique ainsi enrégimenté dans l’idéologie de la bienfaisante destruction créatrice. Si la philosophie est avant tout une modalité de l’expression de soi, la production d’idées pour le plaisir d’en produire, une tournure de discours pour concours d’éloquence, et pourquoi pas une hygiène, on ne voit plus en effet pourquoi il y faudrait une préparation tellement sérieuse. Les élèves, réputés (avec quel mépris à leur égard !) représenter une génération à l’IA infuse, payent le prix d’une version commerciale de la philosophie.

 

Notre association a récemment protesté contre l’invitation faite, par l’Académie des sciences morales et politiques qui contient une section de philosophie, à un industriel promoteur d’une pensée d’extrême droite version numérique (communiqué du 29 janvier 2026). Mais comment s’étonner des honneurs faits à un publiciste d’idées-chocs, penseur de slogans, dans un climat général où la philosophie passe pour cela même ? La philosophie a toujours été étrangère à la Schwärmerei et à son faux clinquant ; mais cette dernière a toujours cru trouver dans la philosophie l’étiquette et peut-être même les habits qui lui convenaient.

 

Il ne s’agit pas de faire un quelconque amalgame entre l’actuelle administration et une administration d’extrême droite qui n’est pour le moment qu’un péril, encore que le principal pour la République. Retenons toutefois que cette vision condescendante et réductrice de la philosophie l’expose non pas seulement à être une cible, mais aussi à être instrumentalisée d’une manière qui pourrait être subtilement rassurante. Notre association serait sur ce point d’une extrême vigilance.

 

Le principe de sa vigilance, l’Appep continuera de le trouver dans l’exigence de la philosophie même. Les professeurs de philosophie sont des professionnels. Certes, leur métier s’enracine dans la prédilection pour certaines questions. Mais celles-ci ne naissent pas d’un simple goût de questionner qui ne serait que verbiage, mais dans la réalité de difficultés conceptuelles précises, réalité qui une fois rencontrée entraîne des questions qu’il faut savoir bien poser, mais aussi qui se précisent et s’approfondissent à mesure que le problème se déploie dans toute son objectivité. Les « qu’est-ce que » de la philosophie – qu’est-ce qu’un possible ? qu’est-ce que savoir ? qu’est-ce que la justice ? qu’est-ce que la citoyenneté ? qu’est-ce qu’une signification ? – ne sont pas des questions arbitraires, mais les questions que soulève l’exigence d’une pensée qui refuse l’arbitraire et s’impose l’objectivité.

 

Il ne s’agit pas de prétendre que la philosophie est la pierre angulaire ou le nec plus ultra de l’enseignement scolaire. Simplement, peut-on réellement vouloir un lycée qui fasse accéder tout le monde à la philosophie et rester en même temps sourd à ses conditions de possibilité les plus élémentaires ? Encourage-t-on réellement à l’usage vertueux des outils d’intelligence artificielle générative quand on prend pour axiome que c’est aux professeurs de s’ajuster à un tournant technologique majeur, laissant entendre que c’est de toute façon à la nécessité technologique qu’il faut se soumettre et que la construction indépendante d’une réflexion n’est que désuétude ?

 

Tant que la preuve ne sera pas concrètement faite que les besoins inhérents à l’étude de la philosophie sont pris en compte, notre association devra continuer de se battre et devra nouer des alliances (entre associations, entre professeurs du secondaire et du supérieur, avec tous les partenaires qui y seront disposés) pour affronter ses faux amis.

 

Vincent Renault

Président de l’Appep

9 février 2026

[1] La synthèse de la première édition de l’enquête a été publiée dans le numéro 66-2 (décembre 2015-février 2016) de L’enseignement philosophique, p. 81-90, sous le titre « Rapport sur le baccalauréat 2015 ».