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Vers un Capes des métiers de l’éducation?

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Après avoir déstructuré l’enseignement secondaire, affaibli et mis en concurrence les disciplines et les professeurs, transformé le baccalauréat en diplôme d’établissement, Jean-Michel Blanquer s’en prend à la clé de voûte du système éducatif : les concours de recrutement des professeurs. Ne tenant aucun compte de l’opposition massive de la profession1, le ministère a en effet publié le 25 janvier dernier un décret «fixant les modalités des concours du CAPES»2. Cette réforme réduit la part du disciplinaire, introduit un entretien de motivation et met fin au recrutement par les pairs. Ces nouvelles dispositions sont censées résoudre la crise des vocations3 et les «erreurs d’aiguillage»4. Mais les «solutions» proposées aggraveront le problème au lieu de le résoudre.

Une première épreuve orale ambivalente

Il est absurde de croire que les difficultés que les professeurs rencontrent dans leurs classes seront atténuées si l’on réduit la part disciplinaire du concours et si l’on y introduit des exigences artificielles. Pourtant, la première épreuve orale du CAPES réformé de philosophie distingue «deux phases» : une explication de texte, puis «la conception et la présentation d’une séance d’enseignement, le cas échéant restituée dans le cadre d’une séquence d’enseignement»5.

Cette distinction repose sur l’idée fausse d’une dissociation entre les savoirs académiques et les savoir-faire pédagogiques. Exposer clairement une idée, examiner la pensée d’un auteur, distinguer des concepts, comparer et hiérarchiser des thèses suppose évidemment un savoir philosophique, et donne déjà la preuve qu’on sait l’adresser à autrui – jury, collègue ou élève. C’est ainsi que le jury du CAPES de philosophie a toujours considéré qu’une explication de texte valait mise en situation professionnelle.

Une fausse « professionnalisation »

La principale nouveauté du CAPES réformé réside dans le remplacement de la deuxième épreuve orale par un entretien qui «porte sur la motivation du candidat et son aptitude à se projeter dans le métier de professeur au sein du service public d’éducation»6. Cette aptitude sera jugée à partir de l’examen de son parcours et de sa capacité à «s’approprier les valeurs de la République, dont la laïcité, et les exigences du service public (droits et obligations du fonctionnaire, dont la neutralité, lutte contre les discriminations et stéréotypes, promotion de l’égalité, notamment entre les filles et les garçons, etc.)», et à «faire connaître et faire partager ces valeurs et exigences».

Lors de la rencontre avec des membres du jury du CAPES, le Directeur général de l’enseignement scolaire a justifié cette révolution en prenant modèle sur les oraux de l’ENM et de l’ENA. Mais c’est oublier qu’il s’agit de concours d’accès à des écoles du service public, dont la scolarité dure trois ans, et qui préparent à des métiers très divers. Une transposition au CAPES, qui n’évalue pas un parcours d’études ni un projet professionnel, mais certifie une aptitude à enseigner dans le secondaire, reviendrait à considérer qu’il faudrait créer un concours des métiers de l’enseignement.

Par ailleurs, cette épreuve inadéquate réduira les valeurs de la République à des dogmes que le candidat récitera en veillant à se conformer à la vulgate du moment. Bien loin d’un examen des connaissances juridiques sur les exigences du service public, elle deviendra une prestation de conformisme idéologique. Peut-on, par exemple, sérieusement envisager qu’un candidat réponde par l’affirmative à la question : le travail en équipe prive-t-il un enseignant de sa liberté pédagogique ?7 Le nouveau professeur certifié devra être l’exécutant docile dont le récent « Grenelle de l’éducation » a dressé le portrait8. Dans ce cadre inspiré du «management participatif», où l’on veut mesurer la bonne volonté du candidat à se mobiliser pour répondre aux injonctions de sa hiérarchie, il apparaît indispensable de scruter sa personnalité.

La disparition de toute exigence d’anonymat

L’examen de la motivation du candidat fait complètement disparaître l’exigence d’anonymat, et avec elle une garantie fondamentale d’égalité de traitement. Jusqu’ici le jury ne connaissait que le nom du candidat et sa capacité à incarner un discours philosophique. La première partie de l’entretien sera désormais consacrée à la présentation «par le candidat des éléments de son parcours et des expériences qui l’ont conduit à se présenter au concours en valorisant notamment ses travaux de recherche, les enseignements suivis, les stages, l’engagement associatif ou les périodes de formation à l’étranger. Cette présentation donne lieu à un échange avec le jury»9. C’est à une mise en scène de soi que le candidat est ici invité. Quel crédit accorder à une épreuve aussi superficielle qu’incertaine ? Selon quels critères l’évaluer ? Veut-on recruter les meilleurs professeurs ou prétendre recruter des personnalités habiles, aux engagements conformes à des préférences aléatoires ? Les candidats qui auront travaillé sur tel auteur, suivi les cours de tel professeur ou engagé un travail de recherche sous la direction de tel universitaire seront-ils assurés de se trouver face à un jury indifférent aux effervescences du moment ? Il serait illusoire d’ignorer les querelles légitimes, mais aussi les inimitiés, qui traversent la profession.

La fin du recrutement par les pairs

Le recrutement par les pairs est la marque des concours de recrutement de professeurs. Il donne corps à une communauté professionnelle fondée sur l’autonomie des savoirs. Il justifie la liberté pédagogique, dont on peut considérer qu’elle est une déclinaison dans le Secondaire de la liberté académique de l’Université. Or la présence dans le jury de membres issus «des personnels administratifs relevant du ministère de l’Éducation nationale, choisis en raison de leur expérience en matière de gestions des ressources humaines»10, détruit cette spécificité constitutive.

On peut certes espérer que les membres du jury du CAPES de philosophie tenteront de maintenir des exigences disciplinaires comme ils l’ont fait par le passé. Mais le relatif consensus qui règne parmi les professeurs de philosophie sur cette question sera mis à mal par la présence dans le jury d’un ou plusieurs spécialistes des ressources humaines. Et l’on ne peut espérer que les jurys de toutes les disciplines interpréteront de la même façon les textes réglementaires. Ainsi les professeurs de philosophie nouvellement recrutés risquent d’être en porte-à-faux avec nombre de leurs collègues dans les établissements et leurs exigences encore plus mal comprises. À l’heure où il faut se faire entendre dans les conseils pédagogiques pour espérer obtenir la responsabilité de l’EMC ou la possibilité d’organiser des devoirs sur table, la marginalisation des professeurs de philosophie s’aggravera, au détriment de leur enseignement et de leurs élèves.

Vers la marginalisation des masters recherche

Cette réforme est liée à celle des maquettes des masters MEEF, qui réduisent la part de la formation disciplinaire à la portion congrue et doivent se conformer à un référentiel de compétences11. Les candidats se présenteront au concours pendant leur deuxième année de master, au cours de laquelle ils devront également préparer un mémoire de recherche et assurer un service en responsabilité devant les élèves. Comment penser qu’une telle surcharge de travail permettra d’effectuer convenablement chacune de ces tâches ? Une fois lauréats des concours, les titulaires d’un master MEFF seront affectés à plein temps, ce qui à nouveau les privera du temps nécessaire à une entrée sereine dans le métier.

Pour l’instant, il est toujours possible de se présenter aux concours avec un master recherche, dont le maintien est indispensable pour de très nombreux départements de philosophie. Mais la logique du concours réformé est de marginaliser cette voie de recrutement : l’épreuve d’entretien, dotée d’un coefficient trois, compte presque autant que les deux épreuves écrites, coefficient deux chacune.

 

L’introduction d’un entretien d’embauche et le recul des exigences disciplinaires ne rendront pas le métier plus attractif. Mais ils fragiliseront sensiblement une profession dont le principal mode de recrutement sera ainsi privé d’un cadre réglementaire rigoureux.

Seules une revalorisation des traitements et la garantie de meilleures conditions de travail permettront d’attirer à nouveau des candidats vers le métier de professeur. En attendant, celui-ci est affaibli, dénaturé et déconsidéré.

Le mandat ministériel de Jean-Michel Blanquer aura été celui d’une destruction méthodique de l’Éducation nationale. Les professeurs de philosophie ne renonceront pas à engager sa reconstruction.

 

Nicolas FRANCK, président de l’APPEP

21 mars 2021

  1. Le projet présenté à l’automne 2019 par la DGESCO a immédiatement été vivement critiqué par la profession. L’assemblée générale de l’APPEP de 2019 s’est à l’unanimité prononcée contre. L’APPEP a signé une tribune d’historiens et de géographes, et a soutenu et relayé la pétition lancée par des membres du jury du CAPES externe de philosophie qui a recueilli 1 500 signatures. Avec une trentaine d’autres associations, elle est également signataire d’une tribune publiée sur le site du Journal du dimanche: http://www.appep.net/category/concours/.
  2. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043075486. Les épreuves du CAPES interne sont inchangées.
  3. Cette crise des vocations ne concerne pas la philosophie, dont les concours demeurent très sélectifs, et puisent dans un «vivier» de haut niveau.
  4. L’expression a été utilisée par le Directeur général de l’enseignement scolaire lors de son entrevue avec des membres de jurys de concours en philosophie. Il veut éviter que les professeurs ne deviennent les «copains» de leurs élèves ou dénigrent l’institution. Le ministère évoque souvent l’augmentation du nombre des non-titularisations, et des démissions d’enseignants stagiaires pour justifier sa réforme. Pourtant, le nombre des premières est stable et si le nombre des démissions s’est multiplié par quatre entre 2009 et 2018, il reste infime : 0,2 % du total : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03097648/document.
  5. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043075486
  6. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000043075500
  7. Question posée à la session 2019 du CAPES de mathématiques : https://urlz.fr/ffDt.
  8. https://www.education.gouv.fr/grenelle-de-l-education-306837
  9. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000043075500
  10. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000043075495
  11. Voir le référentiel de formation professeur des lycées et collèges, page 5 : https://bit.ly/3fiaF7q