On trouvera trop facile d’écrire, au tout début d’un numéro sur la musique, qu’il n’y a pas d’harmonie préétablie. C’est pourtant cette formule que m’inspire le colloque organisé la semaine dernière par notre association à l’ENS. Et c’est heureux. Certes, il faut que les professeurs puissent se soutenir mutuellement pour faire de la bonne philosophie dans le cadre des instructions et des exercices tels qu’ils sont. Mais il faut aussi, dans ce but même et pour rendre le terrain plus favorable, essayer de dépasser les faux parallélismes et les fausses symétries. Il faut mettre en lumière les malentendus. Il faut expliciter la pluralité des voies d’amélioration possible, et donc les choix qui s’offrent. Il faut chercher quels objets de réflexion pourraient définir le champ d’un enseignement d’ « humanités », pour ne plus en rester à l’univers infini des textes sur tout et n’importe quoi.
Il serait contradictoire avec l’esprit (et la réalité) de cette journée d’étude de prétendre qu’elle a rendu évidentes des directions déterminées sur lesquelles professeurs de philosophie et professeurs de lettres pourraient s’entendre, à l’intérieur de leur discipline et entre disciplines. Mais un triple sentiment s’est assurément confirmé. Tout d’abord, les exercices d’essai et d’interprétation, que ce soit à cause de leur durée ou à cause de leur actuelle indéfinition, ne permettent pas aux élèves d’exercer – comme le devraient pourtant des « exercices » – la pensée et le savoir dont ils ont été instruits. En outre, la concertation entre professeurs de lettres et de philosophie, tâche complexe, devrait être reconnue comme telle, et non être considérée comme une affaire allant de soi, ne requérant qu’une mise au point rapide dans la salle des professeurs. Enfin, la part qui doit être celle de la philosophie n’a pas fait l’objet d’une réflexion suffisante dans la conception de cet enseignement. Les actes du colloque permettront de dégager des pistes. Nous avons pu voir qu’elles ne manquaient pas.
Il fallait également savoir écouter les attentes, satisfactions et déceptions des élèves, faire remonter le témoignage de lycéens entrés dans le supérieur. Il fallait, de même, porter toutes son attention à certains chiffres. De la rentrée 2023 à la rentrée 2024, les pourcentages restent sensiblement les mêmes : environ 18 % de choix de la spécialité en première ; 10,5 % en terminale ; soit un taux d’abandon de près de 50 %[1].
Certes, HLP a contre elle des obstacles difficiles à surmonter. Pensons au poids des représentations quant à ce qui permet de reconnaître un bon lycéen : une hiérarchie des spécialités s’est dessinée, tout à fait conforme à celle des filières de l’ancien baccalauréat. Il y a aussi la réalité de la sélection a priori par les spécialités, par exemple dans trois des quatre grandes filières de CPGE. Il y a enfin que la philosophie, à laquelle HLP initie dès la première, est une matière de tronc commun en terminale : quotité horaire mise à part, il faut donc vouloir à tout prix conserver un enseignement des lettres pour choisir cette spécialité.
Mais ce sont autant de raisons de rendre la spécialité plus attractive ; et donc de donner aux élèves la conviction qu’elle ne consiste pas à développer d’obscures compétences de creative writing ou d’argumentation en général (comme s’il pouvait exister un enseignement où l’on puisse ne pas argumenter), mais permette d’acquérir les termes d’une réflexion authentique sur des questions décisives pour leurs études futures, et pas seulement en lettres et philosophie. Pensons à la fécondité de thématiques comme le rapport entre intelligence et machine, comme la vie, la santé et la maladie, l’environnement, ou comme les rapports entre droit, justice, égalité et non-domination.
Le public le plus difficile est le public des lycéens, remarquait Thibaut Sallenave, récipiendaire du Prix lycéen du livre de philosophie 2025, au Lycée Charlemagne le 10 octobre[2]. C’est en effet le public qui ne s’en laisse pas conter ; c’est celui dont l’insatisfaction et la satisfaction ont le plus de chance de se manifester en vérité. Ne boudons pas le plaisir d’entendre Iyas, ancien élève revenu exprès pour la remise du Prix, exprimant auprès de Thibaut Sallenave son goût pour le côté « stylé » de telle idée exposée par le Petit traité de la ponctualité. « On se dit : “tiens, je n’avais encore jamais pensé à ça” », précise-t-il, « ça » désignant non une formule, une simple forme, un simple dire, mais une idée, chose rencontrée – ce qui coupe court à l’idée d’une philosophie qui ne serait qu’un parler ou qu’un écrire, rien de plus que du discours, une modalité du discours. « Au début, en philosophie, confie par la suite l’ancien lycéen, nous nous étonnons qu’on puisse nous demander de penser par nous-mêmes. Mais progressivement, nous nous rendons compte que nous nous cachons souvent derrière le “on”, que nous n’osons pas dire “je” ; et ainsi en philosophie nous allons développer la façon de dire “je”. »
Ces propos valent d’être rapportés, non qu’ils seraient la voix d’une spontanéité pure dont n’a que faire, mais parce qu’ils signalent le plaisir qui reste atteignable dans la philosophie même, à travers le lien étroit qu’il peut y avoir entre lire, écrire, parler et rencontrer la chose même (que ce soit la voie nouvelle pour la pensée ou bien l’impasse, la contradiction, l’équivocité). La possibilité de penser la philosophie comme travail lettré se manifeste ici.
Il est difficile de savoir s’il vaut la peine de parier sur la reformation d’un pôle qui serait « les humanités », quelque chose qui pourrait plus ou moins correspondre aux « lettres » au sens où Descartes disait « [y] avoir été nourri dès son enfance ». Certes, il y a des raisons de l’espérer, alors que la notion d’intelligence est attribuée sans vergogne et presque sans contradiction à des dispositifs dont toute la force productive vient de ce qu’ils ne pensent pas. Mais cela ne peut se décréter. Et surtout cela suppose d’y faire participer les disciplines existantes sans fausse modestie et sans dénigrement des pratiques connues, dans ce qu’elles ont de plus exigeant.
Vincent Renault
Président de l’Appep
24 novembre 2025
[1] DEPP, Les choix d’enseignement de spécialité et d’enseignements optionnels à la rentrée 2024, Note d’information n° 25.10 de mars 1925 : https://www.education.gouv.fr/les-choix-d-enseignements-de-specialite-et-d-enseignements-optionnels-la-rentree-2024-416644 [consulté le 24.11.25].
[2] Je saisis cette occasion de remercier Emmanuelle Carlin pour tout le travail accompli, au sein du Bureau national de l’Appep, pour continuer de faire vivre le Prix avec succès. Rappelons que la rencontre avec les auteurs de la sélection 2026 du Prix aura lieu le mercredi 1er avril à 16h en hybride au Lycée Charlemagne, à Paris.
