Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public

Régionale de Caen

 

 

LEO STRAUSS
L'esprit de son intervention philosophique

par Olivier BERRICHON-SEYDEN

Qui est Leo Strauss ? Poser cette question n'est pas seulement légitime pour ceux d'entre nous qui ne connaissent pas cet écrivain ; ceux qui le connaissent se la posent aussi et sont contraints de le faire. Car Leo Strauss, et c'est l'impression que je souhaiterais pouvoir transmettre ce soir, est quelqu'un d'étrange, sa pensée résiste à toute préhension réductrice et elle exige une implication et une participation qui font que ce qui est le plus important est plus de l'ordre de l'expérience que l'on y fait que des opinions qui y sont exprimées ; car derrière les difficultés Strauss est aussi quelqu'un d'extraordinaire et de merveilleux. Je vais commencer par un détour dans le passé, qui est, à bien des égards, le lieu de naissance de la pensée.

Vous connaissez tous ce passage de la dernière partie du Banquet de Platon où surgit Alcibiade, complètement ivre, et où, s'apercevant avec stupeur de la présence de Socrate, il décide, alors que tous les personnages avaient auparavant fait un éloge de l'amour, de faire lui-même un éloge de Socrate. Et il commence en ces termes : " Je dis d'abord que cet homme ressemble tout à fait à ces silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs, représentés avec une flûte ou des pipeaux à la main, et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve renfermées des statues de divinités. " Et vous connaissez aussi le commentaire que fit Rabelais de ce passage de Platon dans le Prologue de Gargantua : " Tel disait Alcibiade être Socrate parce que le voyant au dehors et l'estimant par l'extérieure apparence, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien : le nez pointu, le regard d'un taureau, le visage d'un fol, simple en moeurs, rustique en vêtements, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la république, toujours riant, toujours buvant d'autant à un chacun, toujours se gabelant, toujours dissimulant son divin savoir ; mais ouvrant cette boite, eussiez au-dedans trouvé une céleste et impréciable drogue : entendement plus que humain, vertu merveilleuse, courage invincible, sobresse non pareille, contentement certain, assurance parfaite, déprisement incroyable de tout ce pour quoi les humains tant veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent. "

Et bien, je crois pouvoir dire que Leo Strauss est, ou plutôt fut, puisqu'il a quitté ce monde en 1973, notre Socrate, ou un Socrate, avec tout ce que cela implique de désorientation, de désarroi et de nécessité d'aller au-delà, de s'accrocher et de méditer longuement pour, comme dit Rabelais, après avoir rompu l'os, sucer la substantifique moelle.

Ces évocations de Platon et de Rabelais sont à mes yeux tout à fait appropriées pour parler de Strauss, dont ce n'est pas le moindre des paradoxes qu'il soit, en nos temps de hâte et de précipitation, un défenseur de la philosophie antique, et, en un sens, de ce que nous appelons encore avec ironie ou nostalgie, la nostalgie de quelque chose que nous avons tendance à tenir de plus en plus pour irrémédiablement perdu, les humanités. Et en dépit de ce sentiment pessimiste qui s'empare souvent de nous, certainement par manque de foi, tout le travail de Strauss nous pousse à résister puisqu'il le faut et à penser qu'il y a de l'espoir (en effet, il ne faut pas mesurer nos tâches à nos forces dans la mesure où nos forces ne nous sont connues que dans l'accomplissement de nos tâches).

Strauss me semble un Socrate pour notre temps parce qu'il nous fait redécouvrir la philosophie, la vitalité et l'attrait de cette discipline millénaire qui fut aussi la cause de la mort de Socrate. Et si aujourd'hui on ne mettrait pas Socrate à mort, je veux dire dans les pays dits libres, qu'en ferait-on ?

Je veux donc dire que ce qui est en jeu dans l'oeuvre de Strauss, c'est la philosophie, ou plus précisément une figure de la philosophie, une manière de faire de la philosophie que nous ne connaissions pas ou que nous ne connaissons plus. Je dis que nous ne connaissons plus parce que le premier élan vers la philosophie que l'on éprouve, souvent dans la générosité de la jeunesse, est précisément le bon et que c'est la suite, ce sont les études de philosophie et les poses philosophiques de ceux qu'on dit aujourd'hui " philosophes " qui font perdre la passion et la vérité de cet élan. Mais je veux également dire que la philosophie que défend Strauss, et qui explique qu'il ne s'est jamais attribué le titre de philosophe et qu'il a enseigné dans une faculté de science politique, est une philosophie inactuelle, une philosophie qui semble en tout cas d'un autre âge. Elle est peut-être d'un autre âge, mais elle est peut-être aussi la philosophie éternelle.

Je vais donc tenter de souligner les raisons qui font de Strauss un personnage douteux, étrange, bizarre, à certains égards répulsif, et de vous faire pressentir les richesses que cache cette apparence.

En un premier temps cependant et très rapidement, je vais évoquer la vie et les ouvrages de Strauss. Il est né en 1899 en Allemagne, dans une famille juive orthodoxe, il fait ses études au gymnasium, puis, après avoir participé à la première guerre mondiale, aux universités de Marbourg, Hambourg et Fribourg. Il est ensuite chercheur à l'académie de recherches juives de Berlin. Ses recherches portent alors essentiellement sur le problème des rapports entre la modernité et la religion et d'abord entre la pensée des lumières et la religion, sous les espèces d'un travail sur la critique de la religion effectuée par Spinoza. Il raconte son itinéraire intellectuel et l'ambiance dans laquelle il a effectué ses premiers travaux dans la préface auto-biographique qu'il a donnée à l'édition américaine de sa thèse publiée en 1930 sur " La critique de la religion par Spinoza ". Cette préface a été reprise dans le volume intitulé Le libéralisme antique et moderne, traduit aux PUF en 1990. Pour le dire vite, disons que, contrairement aux opinions libérales, tant dans le monde non-juif que dans le monde juif, Strauss conclut de son travail que Spinoza n'est pas véritablement parvenu comme on le prétend à réfuter les prétentions de l'orthodoxie juive et que la victoire des lumières, qui est une idée reçue, est une supercherie. Autrement dit, que la supériorité des lumières sur ce qu'elles nomment " l'obscurantisme religieux " n'est aucunement démontrée et que par conséquent les prétentions de l'orthodoxie religieuse sont toujours défendables, et non absurdes, comme semble le montrer le fait qu'elle persista après la critique des lumières et encore aujourd'hui.

Les premiers pas intellectuels de Strauss furent donc d'emblée critiques à l'égard de la modernité, c'est-à-dire qu'il a trouvé d'emblée la ligne qui devait être celle de toute son oeuvre.

De Spinoza, Strauss fut conduit à Maïmonide comme au représentant par excellence de la tradition critiquée par Spinoza. Et c'est avec lui en particulier et ses équivalents musulmans, les philosophes qu'on appelle les aristotéliciens musulmans, qu'il découvre l'art d'écrire.

Il quitte l'Allemagne en 1932 pour la France d'abord, l'Angleterre ensuite. Il publie en 1935 La philosophie et la Loi, études sur Maïmonide et ses précurseurs, où il parle de Maïmonide comme du représentant par excellence du rationalisme classique, qu'il oppose au rationalisme des lumières. Il a quelque part à ce propos une phrase significative: " Il se peut que Spinoza soit un penseur plus original que Maïmonide, mais Maïmonide est un penseur plus profond que Spinoza. "
De Maïmonide, Strauss est conduit à Hobbes comme le précurseur de la position de Spinoza et en 1936, il publie en anglais, La philosophie de Hobbes, ses fondements et sa genèse.

Il quitte en 1938 l'Angleterre pour les Etats-Unis où il enseigne de 1939 à 1949 à la New School for Social Research, puis de 1949 à 1967 à l'université de Chicago, puis à Claremont College en Californie, enfin à Annapolis, dans le Maryland, où il meurt en 1973.

Les années 35-47 sont des années de précision et d'approfondissement de ses premières intuitions et découvertes, et les études publiées pendant ces années seront ensuite réunies en des recueils importants.
Il publie en 1948 De la Tyrannie, étude sur le Hiéron de Xénophon, ouvrage qui suscitera de la part d'Alexandre Kojève, qui est un ami de jeunesse de Strauss, des réactions qui seront à la base d'un dialogue extrêmement riche entre Kojève défenseur d'une modernité hégélienne ou marxiste et Strauss défenseur de la philosophie politique classique, sur le thème de la tyrannie, et cela avec à l'arrière-plan les tyrannies modernes que furent le nazisme et le communisme, et le rôle de la philosophie.
Viennent ensuite les livres les plus célèbres, d'abord la Persécution et l'art d'écrire, en 1952, qui réunit des études antérieures et qui présente de manière approfondie son opinion sur l'art d'écrire et l'écriture ésotérique. Puis Droit naturel et Histoire, en 1953, qui souligne la différence entre la tradition du droit naturel classique et la tradition du droit naturel moderne qui aboutira aux droits de l'homme puis à l'historicisation du droit et enfin au positivisme juridique et se dégradera en relativisme.

En 1958, il publie Pensées sur Machiavel, en qui il voit le véritable premier philosophe politique moderne, puis en 1959 Qu'est-ce que la philosophie politique ? On peut dire qu'avec cet ouvrage se termine la période de maturation de sa pensée.
Les ouvrages qu'il publie ensuite sont tous ou presque consacrés à des commentaires directs, peu universitaires de textes de l'antiquité grecque. Strauss n'a plus alors si l'on peut dire rien à prouver ; il séjourne, avec une noble simplicité et une grandeur tranquille, pour reprendre le mot de Winckelman qu'il aimait à citer, dans les textes de l'antiquité, et en dévoile étrangement les richesses.

Il publie en 1964 La Cité et l'Homme, qui commente la Politique d'Aristote, La République de Platon et La guerre des Péloponnésiens et des Athéniens de Thucydide. Il y montre que pour la philosophie politique classique, et pour lui-même, l'homme individuel est susceptible d'une perfection dont la cité n'est pas capable, ce qui implique que la chose la plus importante pour un homme c'est de se consacrer à l'étude. Mais, aussi, dans la mesure où tous les hommes ne peuvent pas se consacrer à la philosophie, dans la mesure où les non-philosophes sont nécessairement plus nombreux, il est important pour le philosophe de se soucier de la politique et de tenter de promouvoir un ordre politique qui soit le meilleur possible dans les circonstances. Mais cela implique que l'on ne prétende pas appliquer une forme politique " parfaite en théorie " à n'importe quelle communauté politique. Ce pragmatisme de la philosophie politique classique s'oppose à l'artificialisme ou au technicisme de la philosophie politique moderne. Mais peut-être le trésor le plus grand que nous transmet ce livre est le tableau extrêmement vivant et complexe de la vie politique et de la compréhension de sens commun des choses politiques que nous dresse Strauss en lisant pour nous (mais il nous contraint aussi à lire avec lui) Thucydide.
En 1966, Socrate et Aristophane, qui commente l'intégralité des pièces qui nous restent d'Aristophane du point de vue de leur relation à Socrate et de la querelle entre la philosophie et la poésie.

En 1968, il publie Le libéralisme antique et moderne, où par des études allant du problème de l'éducation libérale à la notion de bonne société, il souligne l'importance de la conservation de l'héritage de ce qu'il appelle le libéralisme de la philosophie politique classique dans le libéralisme moderne, faute de quoi ce dernier risque de disparaître en tant que libéralisme.
En 1970, Le discours socratique de Xénophon, qui est un commentaire de l'Economique. En 1972, Le Socrate de Xénophon, qui est un commentaire des trois autres écrits socratiques de Xénophon.

Après sa mort, l'exécuteur testamentaire de Strauss, Joseph Cropsey, a publié un commentaire général et perpétuel des Lois de Platon sous le titre Argument et Action dans les Lois de Platon. Puis Etudes de philosophie politique platonicienne, ouvrage que Strauss avait prévu de publier et dont il savait qu'il serait son dernier ouvrage, dont il avait déterminé le titre et réunis les textes qui le composeraient, mais qu'il n'a pu achever. Enfin, Thomas Pangle a publié sous le titre de La Renaissance du rationalisme politique classique un ouvrage dont la traduction en français est parue il y a quelques années et qui se compose de conférences et de textes pour la plupart inédits et dans l'ensemble plutôt plus accessibles ou moins exigeants pour le lecteur que les oeuvres publiées par Strauss lui-même.

Revenons maintenant aux raisons qui font de cet écrivain apparemment très sérieux un héritier de Socrate.

La première raison qui fait que Strauss n'est pas immédiatement attirant, c'est précisément qu'il ne se présente pas comme un philosophe, mais si l'on peut dire, comme un historien tâcheron, érudit au mauvais sens du terme, comme un historien de la philosophie. Et spontanément, les gens qui se sentent attirés par la philosophie ne se sentent pas attirés par les historiens, et peut-être encore moins par les historiens de la philosophie. Car l'image de l'historien de la philosophie représente très bien le "savant" dont parle Nietzsche dans Par delà bien et mal, et dont il dit qu'il est "affranchi, délivré, de la philosophie". Or Strauss se présente comme un historien de la philosophie, quelqu'un donc qui semble ne pas se soucier directement des problèmes philosophiques. Strauss s'est expliqué une fois là-dessus en disant qu'à notre époque, qui est selon lui une époque de déclin intellectuel, une des tâches les plus importantes consiste à conserver et à rappeler les enseignements du passé. Et de fait, tous ses livres sont des livres d'historien de la philosophie. Comment un historien de la philosophie peut-il être un philosophe, non pas seulement au sens de penseur intellectuel puissant (car, même s'ils sont rares, il existe de tels historiens de la philosophie), mais surtout au sens de quelqu'un qui fait penser et qui touche à la fois l'esprit et le coeur, à la manière de Socrate ? Telle est bien la question. Mais la réponse à cette question ne peut être accordée sans un dur travail de lecture attentive. Car la lecture des livres de Strauss n'est pas aisée et elle exige beaucoup. Il me semble pouvoir dire que les livres de Strauss, si on les lit convenablement, c'est-à-dire si on les médite longuement, sont des livres d'expérience au sens fort, c'est-à-dire des livres dont on sort modifiés profondément.

La deuxième raison qui fait de Strauss un Socrate, un individu douteux dans le monde de la philosophie et des intellectuels contemporains, c'est son incroyable prise de parti pour les Anciens contre les Modernes. En effet, Strauss critique les grands courants de la pensée contemporaine, le positivisme et l'historicisme et leur trouve des ancêtres dans les philosophies des premiers temps modernes. En outre, il est clair que pour lui, Platon est le maître, non pas seulement, subjectivement, comme on dit "j'aime Platon", mais en quelque sorte objectivement, un maître pour notre temps comme pour tous les temps. Dans Platon, dans la forme et le contenu des dialogues de Platon, Strauss voit la manière la meilleure de faire de la philosophie, une manière qu'il tente à sa manière de pratiquer, comme le laisse entendre le titre d'Etudes de philosophie politique platonicienne qu'il voulait donner à son dernier ouvrage. Or, nous avons beau souvent critiquer la foire aux vanités des écrivains et des philosophes d'aujourd'hui, il nous vient difficilement à l'esprit de penser que l'on pourrait devoir en revenir aux enseignements de l'antiquité. Et l'étrangeté même de cette position met en évidence notre enracinement dans les préjugés de notre temps. Or, le préjugé le plus largement répandu dans notre temps est la valorisation du présent et surtout de l'avenir, au détriment du passé. La plupart des gens, et la plupart des jeunes gens qui sont nos élèves, pensent automatiquement, presque mécaniquement, que les enseignements du passé ne sauraient nous être utiles. C'est la raison pour laquelle il est d'ailleurs, je crois, tellement difficile aujourd'hui d'enseigner les disciplines fondamentales, car les adolescents comme les adultes sont pénétrés de l'idée courante que le passé ne saurait éduquer, que le passé est mort. Or, pour Strauss, l'étude du passé est une voie de libération des préjugés, c'est-à-dire un chemin de liberté. Il y a une prétention des opinions contemporaines à ne se rapporter que d'une manière critique au passé qui est partout répandue et qui est un obstacle fondamental à la réflexion et donc à une vie sensée. Car si l'on fait de la philosophie, si l'on s'intéresse à la philosophie, c'est qu'on cherche à donner un sens à sa vie. Or il n'est pas de vie sensée sans conscience de sa filiation, de son héritage. Et même si cela peut être dit aujourd'hui assez facilement, il reste que l'affirmation de Strauss selon laquelle la philosophie classique dans son ensemble est supérieure ou plus profonde ou plus humanisante que la philosophie moderne dans son ensemble est très déroutante. Peut-être l'est-elle un peu moins aujourd'hui, et de fait, Strauss est de plus en plus reconnu comme un penseur important dépassant le cadre de l'histoire de la philosophie ou des idées, mais il a maintenu cette position au moins depuis 1935. Et par ailleurs, une fois que nous avons admis qu'il est possible de douter des opinions les plus répandues autour de nous, nous sommes ouverts à ce à quoi nous étions auparavant fermés.

En outre, Strauss affirme que le trait principal de la philosophie classique, ou de ce qu'il appelle la philosophie politique classique, est l'écriture ésotérique. La philosophie de Platon, d'Aristote et de toute la tradition classique et également celle des premiers philosophes modernes, jusqu'au 18e siècle, cachent leurs opinions profondes et transmettent en apparence un enseignement édifiant, socialement acceptable. Nous touchons là à un point fondamental de l'apport de Strauss, qui peut et qui doit certainement ne pas être accepté sans examen, et qui concerne à la fois le contenu de l'enseignement des philosophes classiques et la manière dont les historiens récents de l'antiquité, c'est-à-dire depuis le début du 19e siècle, se rapportent aux textes. Strauss a découvert, ou redécouvert, l'art d'écrire des philosophes classiques, cet art d'écrire qui met précisément en oeuvre ce dont parle Rabelais dans le prologue de Gargantua : les opinions profondes y sont transmises entre les lignes. Il faut rompre l'os pour sucer la substantifique moelle. L'argumentation de Strauss peut être formulée de la manière suivante sous la forme d'un syllogisme :

majeure : la philosophie est la tentative de remplacer l'opinion par une connaissance ;
mineure : or, l'opinion (les opinions généralement acceptées, les endoxa) est l'élément de la cité ;
conclusion : la philosophie est donc essentiellement dangereuse pour l'ordre de la cité.

Ou, inversement, la cité est essentiellement dangereuse pour le philosophe. Par conséquent, le philosophe, s'il doit publier les résultats de ses recherches, doit le faire de telle sorte qu'il ne mette pas explicitement en cause l'ordre de la cité, de telle sorte que son intervention oriente dans le sens d'une amélioration, mais en aucune manière vers un bouleversement de l'ordre politique. On peut exprimer cela d'une autre manière en disant que si le philosophe veut pouvoir exercer et transmettre la philosophie, qu'il tient pour la vie la plus digne d'être vécue pour un homme (demandons-nous, nous autres professeurs de philosophie, si nous serions encore prêts à soutenir une telle affirmation), il lui faut déjouer l'opinion qui existe toujours sous la forme d'une orthodoxie plus ou moins tolérante, et qui est l'élément dans lequel vit et respire la communauté politique, mais sans détruire cette opinion ni la communauté dont elle assure la cohésion, et cela parce que la cité est aussi la condition de l'existence et de la pratique de la philosophie.

La prise de conscience de l'existence de cet art d'écrire est liée à la prise en compte de difficultés de lecture qui sont propres aux oeuvres de l'antiquité lesquelles ne sont manifestement pas écrites comme les oeuvres modernes et contemporaines. Pendant de longs siècles, il semble y avoir eu une conviction profonde concernant la publication des réflexions sur les choses les plus importantes, que l'on peut l'exprimer de la manière suivante : on ne peut tout dire à tout le monde, et les vérités les plus importantes ne doivent pas être exprimées explicitement. Autrement dit, il semble que la notion d'un art d'écrire, ou d'un ésotérisme des philosophes (et peut-être pas seulement des philosophes) a été très répandue dans le passé. Or, cette notion disparaît vers la fin du 18e siècle. Pourquoi? Dans La persécution et l'art d'écrire, Strauss répond que depuis le développement de l'histoire scientifique au 19e siècle une autre conception des rapports entre les penseurs importants et le reste des hommes est apparue. Alors que dans les siècles antérieurs on pensait que seule une petite minorité d'hommes pouvait accéder aux réflexions profondes sur les choses les plus importantes et que par conséquent il ne fallait pas divulguer les résultats des recherches indépendantes, depuis la fin du 18e siècle, on tend de plus en plus à penser que le rôle du penseur est d'éclairer les masses qui sont de plus en plus appelées à recevoir les lumières. Pour le dire vite, disons que dans les temps classiques et au début des temps modernes, on ne croyait pas possible de réduire notablement l'écart entre les sages et le peuple, alors que depuis le 18e siècle, une nouvelle opinion s'est répandue, beaucoup plus optimiste, qui prétend que cet écart tend à disparaître. S'il en est ainsi, alors l'art d'écrire des philosophes était nécessaire à l'époque classique, mais il ne l'est plus à l'époque contemporaine. Et c'est cette croyance qui explique que la notion d'un art d'écrire ésotérique, notion encore une fois souvent évoquée dans les textes passés, ait disparu presque totalement. Cependant, il est très difficile aujourd'hui d'adhérer encore à la croyance moderne au progrès. Et ce que l'on appelle la crise de la civilisation occidentale est la crise de la foi de la modernité en ses propres idéaux. Il est peut-être possible par conséquent de revenir aux enseignements classiques, et cela pourra permettre de résoudre cette crise. Il semble que Strauss le pensait.

Une autre raison, et non la moindre, du caractère étrange et répulsif des ouvrages de Strauss, c'est son caractère politique. D'un côté en effet, la modernité récente a politisé la philosophie (c'est le règne du " tout est politique ", qui était si courant dans les années soixante et soixante-dix dans les universités), de l'autre, la politique est un peu méprisée. Strauss parle des choses politiques, mais il en parle d'une manière tout à fait singulière si on le compare aux philosophes antérieurs qui ont parlé de la politique depuis Marx (Il fait d'ailleurs remarquer combien la politique est un sujet difficile à aborder par les philosophes contemporains : alors que les philosophes antiques et modernes réfléchissaient nécessairement sur la politique, les philosophes contemporains depuis Marx, en parlent très peu). Comme je l'ai dit plus haut en parlant du livre intitulé La Cité et l'Homme, la philosophie politique classique, et Strauss, lorsqu'il réfléchit sur la politique, partent de la compréhension de la vie politique que se font les citoyens, il part de la compréhension de sens commun de la vie politique ; alors que les modernes et les politologues ou les spécialistes de science politique partent de théories abstraites. Mais surtout, affirmer qu'il faut en revenir à l'enseignement des Anciens, c'est aussi pour Strauss adopter par rapport aux idéaux démocratique une position critique, car qui ne voit que l'opinion selon laquelle il y aura toujours une distance importante entre ceux qu'on appelle les sages et le peuple est contraire à ce que l'on peut appeler la vulgate démocratique qui règne dans la plupart des pays occidentaux ? Et pourtant, Strauss n'appartint à aucun parti politique et il insista maintes fois sur la nécessaire indépendance du philosophe. Mais il souligna aussi, en particulier dans son dialogue avec Kojève, la nécessité pour le philosophe de ne pas vivre retiré dans une tour d'ivoire, d'intervenir dans les débats politiques, non pas directement, en donnant des consignes de votes, mais indirectement. Et c'est bien ce qu'il fit en critiquant le progressisme aveugle qui naguère encore donnait le ton dans les débats intellectuels. En tâchant de promouvoir et de défendre une éducation supérieure digne de ce nom. Il est vrai aussi que, comme les philosophes politiques de l'Antiquité, Strauss était plutôt conservateur, et que nombreux sont aujourd'hui ses élèves qui ont ou qui ont eu des responsabilités politiques et qui sont nettement conservateurs.. Et dans la mesure où dans les milieux intellectuels ce sont plutôt les progressistes qui donnent le ton, on ne saurait dire qu'ils regardent Strauss avec sympathie. Mais pourquoi faudrait-il nécessairement être progressiste ? Et en outre, comme il le dit dans la préface de Libéralisme antique et moderne, les conservateurs d'aujourd'hui sont les progressistes d'hier, ils ne sont pas les défenseurs du trône et de l'autel, mais les défenseurs des idéaux démocratiques dans leur formulation première. Formulation qui implique beaucoup plus la présence de la vertu de modération que les déclarations péremptoires et lapidaires des progressistes d'aujourd'hui. En outre, il est évident que Strauss ne penche pas en faveur d'un régime dictatorial, son attitude envers le nazisme et le communisme est claire : contre de tels adversaires, seule la guerre est possible et toute discussion risque de faire pencher la balance en faveur de ces tyrannies. Enfin, si les écrivains classiques critiquaient la démocratie, non sans reconnaître ses mérites relatifs d'ailleurs, il ne faut pas oublier que la démocratie antique était une démocratie directe dans laquelle il n'existait pratiquement pas de classe moyenne, qui est la classe la plus importante dans la démocratie moderne, sans parler d'autres différences entre la démocratie antique et la démocratie moderne.

Une autre raison de la difficulté d'aborder Strauss, c'est la manière dont lui-même écrit. Assurément, il n'a pas l'attrait poétique des oeuvres de Platon ou d'Hérodote. En outre, il écrit essentiellement des commentaires qui se placent d'emblée à l'intérieur de l'oeuvre à expliquer et qui la paraphrasent laborieusement pour se permettre quelquefois une phrase assez lapidaire et suggestive. Nous sommes habitués à lire et à désirer lire des ouvrages prétentieux, même si nous les aurons oubliés dans quelques mois. Un auteur qui écrit des commentaires n'est guère attirant. Et pourtant, c'est là que les plus grandes récompenses nous attendent. Car je crois que la lecture des oeuvres de Strauss, conjointe à celle des oeuvres qu'il commente, constitue une authentique expérience de pensée, déroutante mais réelle. Ici, on ne peut pas ne pas penser aux pratiques médiévales des commentaires et à l'intérêt de Strauss pour la philosophie médiévale ; et également à la tradition juive qui est incomparablement plus attachée à la rumination des textes que la tradition universitaire contemporaine. Or c'est justement dans cette pratique de commentaire interne à l'oeuvre, dans cette tentative de penser l'oeuvre avec l'auteur, en le suivant scrupuleusement et en dialoguant avec lui, que toutes les récompenses de la lecture de Strauss se trouvent. Et cela encore une fois est inactuel et à certains égards repoussant, en tout cas pour les esprits peu exigeants. Et cela s'oppose aussi à la prétention et à l'arrogance de bien des gens qui passent pour "philosophes" aujourd'hui. En outre, le plaisir de surface, que ne donne pas la lecture de Strauss, du moins à première lecture, est remplacé par ce que j'appellerais un plaisir au second degré, plus subtil et qui est en fait le véritable plaisir de penser. Cela me permet d'expliciter un peu ce en quoi consiste ce que j'ai appelé l'expérience de pensée que l'on fait en le lisant. Disons que pendant longtemps en lisant Strauss, on le suit dans des analyses subtiles et complexes, parfois fastidieuses, et peut-être faites aussi pour éprouver le lecteur, on ne voit pas où il veut en venir, ni par quel bout le prendre, et puis, à un moment, on s'aperçoit en quelque sorte que l'on a dépassé le niveau où la question à laquelle nous attendions une réponse avait un sens. Par là, ses textes sont édifiants, éducatifs en eux-mêmes, puisqu'ils nous conduisent à reconnaître que la chose la plus importante c'est notre propre perfectionnement moral et intellectuel alors que nos questions premières tendent à demander des recettes valables une fois pour toutes.

Le dernier et peut-être non le moindre des points qui rendent Strauss peu attrayant aux yeux de bien des contemporains, c'est son insistance sur la nécessité de reconnaître et de vivre le conflit entre les exigences de la philosophie et celles de la religion, en particulier celles de la religion révélée. Strauss semble vouloir rouvrir un conflit apparemment éteint entre la raison et la religion, dont l'extinction ou la mise au rencard était précisément sécurisante, pour les deux partenaires peut-être. Strauss répète souvent que la vigueur de la civilisation occidentale tenait autrefois à la tension qui existait jusqu'au 18e siècle entre les exigences de la foi et celles de la philosophie. A ainsi appeler à une réouverture du débat, Strauss semble vouloir orienter à nouveau la philosophie dans un conflit avec la révélation que la philosophie moderne et l'enseignement de la philosophie moderne avaient considéré comme clos. A bien des égards, Strauss a sans doute poussé bon nombre de ses lecteurs à considérer avec plus de respect la tradition de la révélation et l'expérience religieuse, sans pour autant nécessairement y adhérer. Or, ce conflit est tellement important, il est tellement engageant pour la vie de chacun que dans le fond, même ceux qui se prétendent intéressés par la philosophie s'en détournent souvent. Ce conflit est le conflit par excellence de la pensée et de la vie humaine. Et même s'il n'est pas logiquement soluble, on ne peut pour autant le considérer comme nul et non avenu. La révélation interpelle le philosophe, plus encore que le croyant. Car le croyant peut se passer de philosophie, mais le philosophe ne peut se passer de considérer et d'interroger la révélation. En même temps, Strauss réveille ainsi le véritable caractère global de la philosophie, il rappelle la philosophie à ses origines exigeantes et il permet ainsi de mesurer le désir de philosopher de ceux qui se prétendent philosophes.

Or, en dépit de tous ces aspects peu attrayants, Strauss attire et récompense ceux qui veulent bien prendre la peine de lire ses livres avec attention. Il est vrai qu'il faut alors vivre avec ces ouvrages et avec ceux qu'ils commentent. Le voyage qu'on entreprend alors est un long détour qui nous éloigne de notre temps et de nos préjugés et qui nous fait découvrir des terres inconnues et des plaisirs insoupçonnés. Et c'est sur ce point que je voudrais conclure ce premier point. Strauss est un écrivain subtil, et il attire ceux qui aiment les subtilités. Mais ces subtilités ne sont pas des artifices superfétatoires, ce sont des voies vers des vérités profondes et cachées. Assurément, il n'est guère possible d'espérer que tout le monde puisse désirer lire Strauss et le lire avec profit. Mais qu'importe si un nombre suffisamment important de gens y découvrent une nourriture spirituelle ! Or le nombre d'auteurs à apporter une telle nourriture n'est pas si grand qu'on puisse laisser passer l'occasion d'en évoquer un.

Tout cela fait que l'on peut légitimement dire qu'en dépit des apparences extérieures, nous avons affaire, en la personne de Leo Strauss, à un véritable philosophe, mais à un philosophe tel qu'il nous contraint à modifier notre conception de la philosophie. La philosophie n'est pas une méthodologie, ou une logique, ou une épistémologie, comme elle l'est devenue pour bien des philosophes aujourd'hui, elle est une exigence qui s'empare de l'homme tout entier et qui oriente toute sa vie. Strauss, nous l'avons dit, ne se disait pas philosophe et enseignait dans une faculté de science politique. Pour lui, la philosophie contemporaine est dans un état de dégradation avancée. Le mot de philosophie est galvaudé et les philosophes contemporains en sont en grande partie responsables. On pourrait dire vulgairement que la philosophie a été récupérée par le monde et qu'ainsi elle a perdu son âme. Strauss tente de nous faire découvrir ce qu'elle était avant de l'avoir perdue. Et cette redécouverte est une vraie révélation.

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