- Actualité -

"Vivre la philosophie" - hommage à Pierre Hadot - APPEP-CIEPFC - 16 juin 2012

Compte rendu de la rencontre PS - APPEP, le 21 février 2012

Compte rendu d'une rencontre avec la DGESCO, le 9 décembre 2011

Compte rendu d’une rencontre avec M. Mathias, doyen de l’Inspection Générale de philosophie

Communiqué sur un projet d'arrêté relatif à l'évaluation des professeurs

Communiqué sur le calendrier du baccalauréat 2012

 Communiqué sur les « Rencontres philosophiques de Langres »

Pétition en faveur du dédoublement des heures de philosophie dans les séries technologiques et du maintien de quatre heures dans les séries scientifiques

Communiqué de l'APPEP Île-de-France sur les conditions de correction de l'épreuve de philosophie du baccalauréat

Rencontre entre l’APPEP et M. Sherringham, Doyen de l’Inspection Générale de philosophie, relative à des interventions de philosophie en Seconde et Première

Rencontre entre l'APPEP et le Ministère de l'Éducation nationale relative à un projet d'extension de l'enseignement de la philosophie

Motion sur le tutorat et l'année de stage

Motion concernant la suppression du dédoublement d'une heure des classes technologiques

Motion sur l'épreuve de CAPES / Agrégation "Agir en fonctionnaire de l'État de façon éthique et responsable"

La place de la philosophie dans la formation de tous les enseignants

L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE

ÉDITORIAL DE SEPTEMBRE - NOVEMBRE 2011

 

Éditorial de septembre - novembre 2011 (format PDF - 3 pages)

VULGARISER OU ENSEIGNER LA PHILOSOPHIE ?

« Par où faut-il commencer ?
– Si tu y consens, je te dirai qu’il faut comprendre le sens des mots. – Alors, maintenant, je ne comprends pas le sens des mots ?
– Non. »

Épictète, Entretiens.

Il y a comme un héroïsme de la vulgarisation. On s’y veut prêt à l’impur, au courage de mêler la philosophie à ce qui n’est pas elle, à prendre le risque de se perdre. À vrai dire, l’enseigner en lycée, s’adresser à des élèves, est prendre ce risque, bien plus encore que dans les conditions de ce qui se nomme ordinairement vulgarisation. On n’y est plus entre pairs, pas plus que dans le rassurant rapport du disciple au maître et pas davantage devant un public de baby-boomers retrouvant le vrai sens du loisir. On n’y parle plus cette langue qui ailleurs vous ferait immédiatement entendre. C’est une particularité de l’enseignement dans le secondaire, irréductible en cela à celui de la philosophie dans le supérieur.

Médiatiquement, l’enseignement de la philosophie a chaque année sa mode, musique, cinéma, séries télévisées, actualité, etc. Il se vante et se vend la dernière recette qui devrait constituer le véritable enseignement de la philosophie puisqu’intérêt « spontané » du jeune universel. Qui a connu quelques situations d’enseignement difficiles, il n’en manque pas, ne serait-ce que par l’extrême faiblesse de ses élèves, n’en voudra à personne de tenter quelque chose. Mais qu’on ne fasse pas vertu de ce qui n’est même pas toujours nécessité, sauf peut-être égotique. La prétention pédagogique fait quelquefois sourire. L’étonnant du succès médiatique de ces recettes qu’on donne en leçons, est qu’il n’implique aucune interrogation sur l’effectivité du « succès » et surtout, sa nature(1). Malheureusement la démagogie, sous couverture de pédagogie, est possible en philosophie comme ailleurs, et l’on parlera sans mal de réussite. Les victimes n’en sont pas seulement des élèves, cruels quelquefois avec les escrocs, une fois le charme passé, mais aussi ce public qui désire légitimement une « vulgarisation » de la philosophie. En même temps, dans tous les lycées de France, nombre d’élèves sortent chaque année changés, étonnés encore de ce qu’ils ont découvert en suivant les cours de professeurs qui n’ont eu d’autres recettes pour les intéresser que de faire de bons cours de philosophie et qui ne pratiquent pas une pédagogie du détour.

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit aucunement de prétendre interdire de cours, pour vulgarité, films, séries américaines ou d’autres choses encore. Cinéma et philosophie peuvent faire très bon ménage(3). L’analyse du charme de certaines publicités, de leurs ruses, peut donner à voir le détournement de certains désirs fondamentalement humains. Mais la difficulté reste la même si l’exigence est la même. Que ce soit au lycée, à l’université ou au café philo, il n’y a aucune indulgence qu’on pourrait acheter pour entrer et progresser en philosophie.

Peu importe au fond l’objet du détour. S’il n’est pas objet d’une entrée immédiate en philosophie, il ne conduira à rien. Puisqu’on nous le conseille, prenez des élèves sous le coup d’une « actualité », de ce qui est ordinairement dit telle. Si vous voulez en faire votre commencement, si ce n’est pas un élément de la progression d’un cours, vous n’en sortirez pas. Vous irez du vulgaire au vulgaire, perdu au milieu de réactions, animateur de débats ou imposant votre opinion par la grâce d’un statut. Il vous faudrait sinon retrouver la difficulté, banale, du commencement, du problème qu’il faut poser, de la résistance des opinions, résistance de la langue en son usage ordinaire.

Vos élèves aiment une musique. Cela ne vous facilitera pas mais vous compliquera la tâche si vous prétendez passer de cet intérêt sensible, pris comme point de départ, à la distance à soi nécessaire à un discours sur ce qu’il signifie, à une perspective critique. Vous voudrez jouer à Socrate et comme détourner le désir des beaux corps vers la beauté. Vous serez ridicule et laisserez vos élèves à leur caverne. Il vous faudra, soit assez de ressentiment pour vous reconnaître en énième martyr du gros animal, soit tenter de vous rendre « sympa », de flatter. Ce serait tout autre chose si vos élèves vous savaient gré de leur avoir appris quelque chose, de leur avoir permis de mieux s’orienter dans la pensée et donc dans leur vie, de mieux entendre, mieux voir, mieux sentir. Personne ne dit que la tâche est aisée, que l’on y réussit toujours avec tous et à n’importe quelles conditions, et personne ne devrait le dire, et moins encore que l’on pourrait le faire avec quelques recettes et des « il n’y a qu’à ».

La vulgarisation, si l’on veut employer ce mot, n’est pas honteuse, pas fatalement vulgarité, ou, en un sens, ce serait faire injure à toute la corporation des professeurs du secondaire, et de l’université quelquefois. Mais commencer par cinéma, musique, actualité, séries, etc., n’est pas plus facile. L’attrait du goût sensuel, d’une sensibilité, d’un peu de passion, devra bien en passer par une intellection. S’il y a plaisir de la compréhension, il n’est pas immédiat. Il faut abstraire, abstraire de leur usage la langue et les mots, mettre à jour un ordre inconscient de la pensée. Il faut commencer. Si, pour le plus grand plaisir de son public, l’on parle une langue immédiatement acceptée, cela signifie qu’on n’a fait que le flatter, lui dire ce qu’il s’attendait à entendre, le conforter dans des opinions. D’un autre côté, tenir immédiatement devant des élèves un discours qu’on veut croire simple, par sa très grande précision conceptuelle, à la hauteur de celui qui l’énonce, est en début d’année l’assurance d’être inaudible. Si nos élèves entendaient d’emblée les mots, et même d’un usage courant, tels que nous les entendons, l’affaire serait réglée d’avance et nous n’aurions pas un programme de notions.

On ne peut tout dire d’emblée. Il faut faire semblant d’ignorer ce qu’on sait nécessaire à une pleine compréhension, en un dosage subtil qui est toute la difficulté, car il s’agit de tout faire et refaire avec l’élève. Il faut faire buter sur l’incompréhensible de telle ou telle affirmation et sur l’incompréhension d’abord, autant qu’accepter de premières compréhensions qu’on sait bien insuffisantes mais qui sont déjà un progrès. Chacun le sait, le premier travail d’un cours relatif à un programme de notions, quel que soit son ordre, est d’obliger nos élèves à savoir ce qu’ils disent, à dire ce qu’ils ne font souvent qu’exprimer, à découvrir les présupposés d’affirmations apparemment évidentes. Il s’agit de déduire d’un usage un sens, de s’en faire une notion, et d’un sens son insuffisance, ce qui suppose d’introduire ce que des philosophes en disent, de poser un problème. Évidemment c’est selon les élèves, leur niveau, comme on dit, de là l’expérience que la meilleure des préparations à la philosophie c’est la réussite de l’école dans son ensemble, les acquis des autres disciplines, une culture scolaire.

Hâtons-nous, disait Diderot, de rendre la philosophie populaire. La formule peut servir à couvrir bien des renonciations. Elle supposait l’Encyclopédie et il s’agissait, dans son contexte, de critiquer des obscurités inutiles, épuisant même « mille bons esprits », et surtout d’approcher [sic] « le peuple du point où en sont les philosophes » ce dont la possibilité exige « la bonne méthode et la longue habitude »(3). Un enseignement ?

Vulgariser, le terme est ambigu, chacun le sait. On peut sans aucun doute préférer populariser, mais il ne faut pas s’abuser sur ce qui peut n’être qu’un jeu de mots. On peut n’en aimer aucun des deux s’ils prétendent établir plus qu’une différence de degré entre le débutant et le maître et vendre, ou offrir, une philosophie pour le vulgaire, dont la prétendue suffisance le tromperait. N’est-ce pas « enseigner » qu’il faudrait préférer ?

En Terminale, l’enseignement de la philosophie est dans sa conception celui qui répond au mieux à l’exigence de rendre la philosophie accessible au plus grand nombre. Tous ceux qui nous parlent d’un « besoin de philosophie », et qui n’ont pas tort, et ceux qui prétendent s’en approprier la satisfaction, devraient commencer par comprendre que malgré les difficultés sortent chaque année de nos classes beaucoup d’élèves dont le désir de continuer d’en faire, même sans en faire le principal de leurs études, vaut à lui seul témoignage et rend compte de ce besoin. Si l’événement est reconduit, on peut espérer que des journées de la philosophie comme il y en eut à Langres, fin septembre 2011, tiendront à en témoigner. Et si l’on prétend s’intéresser au peuple, il faudrait au moins penser à la situation à venir des classes technologiques, aux dédoublements en voie de disparition.

Simon PERRIER
Président de l’APPEP
Octobre 2011

(1) Par exemple, nous ne doutons pas que chanter Descartes puisse faire s’en souvenir. Qu’en reste-il ? De quelle nature en est le souvenir ? N’est-ce pas le pendant divertissant, peut-être, de ces citations à apprendre par cœur qui sont chaque année vendues à nos élèves ?

(2) Profitons en pour informer que contactée par l’Inamori Foundation, l’APPEP a proposé Stanley Cavell pour le prochain Kyoto Prize.

(3) Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, pensée 40, Laffont-Bouquins, 1994, p. 582.