L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE

ÉDITORIAL DE MAI - JUIN 2010

 

Éditorial de mai - juin 2010 (format PDF - 2 pages)

 

LE SENS DE LA RÉFORME

 

Selon le rapport Apparu(1), précédant la présente réforme, si l’on veut améliorer le « fonctionnement » du lycée, il faut accepter ce « point de départ » que « les besoins de la société et de l’économie en connaissances et en compétences ont augmenté et ne cessent d’augmenter ». Alors, « il devient clair que le lycée général et technologique ne peut plus se contenter d’être à lui-même sa propre finalité. À l’inverse du lycée professionnel qui, lui, est une fin en soi, il doit préparer une partie importante de ses élèves à poursuivre des études dans l’enseignement supérieur, pour y obtenir un diplôme. » Il faut désormais « affronter la concurrence exercée par les pays émergents à bas salaires » en formant « des chercheurs et des cadres diplômés ».

Aucune des réformes entreprises ou souhaitées dans les vingt ou trente dernières années n’a jamais caché qu’elle obéissait à ce genre de motivations. En a-t-il jamais été autrement, selon les nécessités de chaque époque ? Les premiers temps de l’École primaire républicaine répondaient aussi à la nécessité d’étendre les connaissances dont avaient désormais besoin des sociétés qui ne pouvaient plus se suffire d’enfants, ou presque, qu’on mettait à la chaîne ou aux champs dès qu’ils en avaient la force. Sans remonter aussi loin, l’objectif de 80 % d’une classe d’âge atteignant le niveau du baccalauréat avait comme but avoué de vouloir plus d’ingénieurs et de techniciens, disant s’inspirer d’un modèle japonais(2), sous l’aspect, vrai ou fantasmé, d’un enfant déjà lié à l’entreprise en étant à l’école, scolarité conçue comme la première étape d’une insertion professionnelle. À bien y regarder, ce but n’est que renouvelé par le rapport Apparu quand il propose de créer un cycle Première-Terminale «  adossé à l’enseignement supérieur court » et faisant un tout (y compris avec les années de licence) parce qu’il faut désormais plus que le bac. En ce sens, tout lycée devrait être compris comme professionnel, toute scolarité comme un détour plus ou moins long pour arriver à une profession.

Aujourd’hui être professeur, « agir en prof », pour le dire comme il faut, c’est devoir connaître les « parcours », les orientations, les métiers. Ce sont eux qui donnent un sens à l’enseignement d’une discipline et, plus grave, tendent à décider de l’existence d’une discipline plutôt que d’une autre. Simple exemple, d’une tendance lourde, une opération « Professeurs en Entreprise » est inscrite dans le « programme prévisionnel des actions éducatives 2009-2010 » (BOEN n° 31, 27 août 2009). Une fondation associée à cette action, C.Génial(3), qui œuvre pour la promotion des filières scientifiques et techniques, présente ainsi ses «  objectifs » : « Initier des liens durables entre les établissements scolaires et les entreprises de la région ; renforcer la cohérence entre la science enseignée à l'école et les technologies développées dans l'industrie ; découvrir « la science en train de se faire » et, ainsi, mieux appréhender les métiers et carrières scientifiques dans l'industrie ; informer les professeurs des enjeux de société liés aux sciences ainsi que des nouveaux défis technologiques à relever ; inciter au transfert de savoir vers les jeunes afin de susciter chez eux l'intérêt pour les sciences et les techniques. »

L’on ne devrait donc transmettre aux élèves que le savoir scientifique nécessaire à une recherche déterminée par les exigences d’entreprises dont les seules fins, qu’on ne saurait leur reprocher, sont d’affronter la concurrence, de vendre, de faire des profits. Dans ce cadre, le professeur sert un « transfert de savoir ». Cela implique des « liens durables », une communication continue, pour maintenir la « cohérence » recherchée entre « science enseignée » et « technologies ». Il faut donc que l’école et l’entreprise forment un tout fonctionnel, comme un organisme, communication et interaction : l’enseignement doit transmettre une information susceptible de devenir action, voire invention, provoquant à plus long terme la nécessité d’une information renouvelée.

Il y a plus de 10 ans, qu’apparut le « lycée des métiers ». A des bassins régionaux d’emplois devaient correspondre des bassins d’établissements capables de recevoir jeunes gens et adultes dans un échange continu entre école et entreprise.

Il est juste de veiller à l’élévation ou au renouvellement des connaissances nécessaires à des compétences professionnelles nouvelles. Vouloir qu’elles soient accessibles à tous participe d’une démocratisation. Mais elle ne peut être réduite à cela. Que l’entreprise devienne un peu plus chaque année le modèle de l’école, dans la langue même qu’elle se met à parler (gestion des ressources humaines, compétence, « culture » du résultat, de la performance, etc.) conduit pourtant à cette réduction. De même, l’autonomie qu’on veut aujourd’hui apprendre aux établissements réduit la liberté à ce lieu commun d’une politique qui recherche la « libération des énergies », cette insociable sociabilité qui s’épanouit si bien dans la concurrence .

Ce rapport fusionnel école-entreprise, augure mal de l’homme qui en naîtrait. Il porte l’oubli d’une école qui vous lie à l’humanité par la compréhension de son histoire, travail de plusieurs disciplines, qui vous en fait le légataire universel et l’obligé. Il en résulterait des êtres sans passé, destinés à une fonction, dont la suffisance technocratique n’aurait que mépris pour tout ce qu’ils n’estimeraient pas utile et efficace. Rien dans cette relation école-entreprise, ne leur donnerait un point de vue sur elle. Sa séduction est dans la possibilité d’en vivre entièrement : relation circulaire, formation continue tout au long de la vie, au propre comme au figuré, tension incessante pour s’adapter, heureuse instabilité d’une concurrence sans fin, font une vie, ou la miment. On nous dira que nous n’en sommes pas là, que peuvent être préservées parallèlement ces disciplines fondatrices d’une relation de l’humanité à elle-même. Comme il y a des réserves d’Indiens ?

Simon PERRIER
Président de l’APPEP
Mai 2010

(1) http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i1694.asp

(2) http://www.vie-publique.fr/documents-vp/decl-fabius-111083.pdf

(3) http://www.cgenial.org/ Chacun s’amusera de ce nom, de sa prétention à séduire, naïve, ou pitoyable. On apprend aux jeunes parents qu’il ne faut pas parler « bébé » aux bébés. Il faudrait révéler à ces pédagogues, ou aux communicants qui sont leurs homologues, qui donnent en modèle de telles régressions, que puérilité n’est pas pédagogie. Hegel disait que cela entraîne chez les enfants « le mépris des hommes, puisque, lorsqu'ils étaient enfants, ceux-ci se sont présentés à eux comme puérils et méprisables » Principes de la philosophie du droit, §175).

 

- Actualité -

Actes du colloque du 12 juin : la filière littéraire des Lycées - État des lieux et perspectives

Motion concernant la suppression du dédoublement d'une heure des classes technologiques

Pétition contre la réduction de l'horaire de l'enseignement philosophique en Terminale S

Lettre de l'APPEP à l'Inspection Générale de philosophie sur la réforme du lycée

La philosophie dans l'enseignement supérieur - État des lieux et perspectives (13 mars 2010, la Sorbonne)

Motion sur l'épreuve de CAPES / Agrégation "Agir en fonctionnaire de l'État de façon éthique et responsable"

La place de la philosophie dans la formation de tous les enseignants

Motion relative au projet de réforme du lycée

Motion concernant la date du baccalauréat 2010

Courrier adressé au Ministère concernant l'horaire de philosophie en terminale S dans le projet de réforme

Courrier adressé au Ministère au sujet du baccalauréat 2010, et réponse du Ministère

Motions votées à l'AG de l'APPEP du 14/11

Compte rendu de l'audience de l'APPEP avec M. Roser, conseiller aux affaires pédagogiques de M. Chatel