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L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE
ÉDITORIAL DE JANVIER - FÉVRIER 2009
Éditorial de janvier - février 2009 (format PDF - 2 pages)
DE LA DISSERTATION, CARICATURÉE
« Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort »
Beaumarchais, Le Mariage de Figaro.
Tout enseignement suppose une pédagogie dans la mesure où il ne s’adresse pas à un sujet vierge, à un entendement désincarné, anonyme. Nos cours sont entendus à travers des présomptions. Ce sont elles qui feront éventuellement refuser le plus convaincant d’entre eux ou le feront accepter bien trop facilement. On ne saurait décider de ce qui mérite d’être enseigné d’une discipline, de par sa nature, sans tenir compte en même temps de ce que peut en entendre celui auquel on s’adresse, donc sans tenir compte de ce qu’il est, relativement à une histoire. L’expérience d’un même cours, parfaitement entendu dans une classe et pas dans une autre, suffit. L’impression de perdre le sens d’un même propos, faute d’être entendu par un même interlocuteur, est une expérience banale. Toute didactique suppose pédagogie (et réciproquement). C’est de ce point de vue que la dissertation nous apparaît pédagogiquement nécessaire. Convenons, bien volontiers, qu’elle n’est pas La forme naturelle de l’écriture philosophique. La dissertation est un exercice scolaire(1).
On connaît thèse-antithèse-foutaise, moquerie à l’égard d’une mécanique de la dissertation qui la ridiculise. Il est vrai qu’entendre chaque année, en juin, de la part de collègues quelquefois ou de personnalités qu’interrogent nos médias, vanter le pour-contre qui conduit toute dissertation à cette caricature, lui donne une légitimité. Plus intéressant est le fait que souvent, et parfois malgré tous les conseils, bien des élèves succombent avec délices à cette organisation en pour-contre. Paradoxalement, cette complaisance pour la juxtaposition stérile d’opinions contradictoires nous semble justifier qu’on défende la dissertation.
La dissertation est un bien bel exercice, si l’on veut bien l’entendre. Progresser d’une réponse possible à sa critique et, par cela même, pouvoir mieux répondre, n’est pas juxtaposer des réponses.
Pourtant, par bien des introductions, beaucoup d’élèves annoncent gaillardement qu’ils vont d’abord se contredire. Et puis, finalement, puisqu’il faut trois parties, viendra foutaise. Comme ils disent, c’est un peu des deux, autant dire rien, histoire de ne pas prendre de risque. Ce qu’il ne faut surtout pas faire c’est donner son opinion. La chose est connue. Le professeur saque quand vous n’êtes pas de son avis. D’ailleurs, en un sens, s’il ne s’agissait pas d’en être victimes, nos élèves comprendraient cela très bien. Chacun a son opinion. Le professeur a la sienne. Ce qu’il oublie, scandaleusement, c’est que toutes les opinions sont respectables, c’est-à-dire qu’aucune ne saurait prétendre à la vérité. Sans cette intolérance, on lui dirait bien son opinion personnelle, et d’ailleurs après lui avoir répété, par respect, ce qu’il a pu dire en cours. Mais voilà, on ne peut pas. On n’est pas libre.
Pour eux, il y a l’opinion qui dit oui et celle qui dit non. Et celle qui dit que c’est comme on le sent. Cela dépend des cas, et les cas des points de vue, qui dépendent eux-mêmes d’une incommensurable individualité. Des exemples donc, et pas d’arguments, ou dont il sera clair qu’ils ne valent que pour ceux qui les énoncent. La vérité ? Diantre ! Auriez-vous l’irrespectueuse prétention d’imposer votre opinion aux autres ? Le pour-contre respecte chacun ! Ainsi superposent-ils des idées, chacune ignorant les autres. Chacun s’affirme. Chacun est lui-même.
Au contraire de cette caricature, si plaisante à la paresse de penser, la dissertation, est l’exercice qui oblige nos élèves à ce dont ils ont plus que jamais besoin : se prononcer sur le vrai et le faux, tenter de démontrer, s’opposer certes, à ce qu’on a posé, mais par la démonstration qu’il n’est pas possible de s’y tenir. Ainsi progresse-t-on dans la pensée, ce qui implique de reconnaître que toutes les opinons ne se valent pas. La juxtaposition est stagnation, pensée sans histoire. Il y a dans la résistance à la construction d’une progression le refus de la comparaison raisonnée qui obligerait à n’être plus seul au milieu du genre humain(2). Le pour-contre laisse indemne de toute véritable réflexion. À quoi s’ajoute quelque chose d’une religion démocratique qui commande que de rien on ne peut, on ne doit, dire que c’est faux. On ne peut qu’affirmer. Cela, il faudrait le pouvoir toujours. Cette insupportable fausse modestie qui veut qu’on ne juge de rien, que tout soit opinion, exige la liberté de s’exprimer, de s’affirmer, autant qu’elle s’interdit la liberté de penser. Il lui faut donc juxtaposer les opinions.
Plus que jamais est nécessaire cet exercice qui exige qu’on juge du vrai et du faux, au risque de l’erreur. Le pour-contre dit que tout est vrai. Une progression suppose qu’on se libère d’une erreur. Elle est, sur un point, l’histoire de sa pensée, éclairée par la rencontre d’un cours, de la philosophie, des philosophes. Elle interdit justement les délices d’un relativisme qui désire tellement la vérité et la liberté qu’il n’a même pas le courage du scepticisme radical qui devrait être sa conclusion. La dissertation oblige à se rendre compte qu’aucune idée n’est consubstantiellement la sienne. Elle relativise ce relativisme populaire qui est, à sa manière, un dogmatisme.
À un programme de notions, qui entend passer du non philosophique au philosophique, correspond cet exercice qui exige qu’on refasse le chemin par lequel on a progressé. De le refaire le fait devenir sien. L’exercice est difficile par ce qui psychologiquement lui fait obstacle. Il oblige à ne pas se contenter d’affirmer des opinions, de répéter un cours ou d’exposer une doctrine. Si une réponse est empruntée au cours, comme toute idée est empruntée, elle est sienne par le travail qui vise simultanément à se convaincre et à convaincre.
Il y a de bonnes raisons didactiques et pédagogiques de défendre la dissertation.
Simon Perrier
Président de l’APPEP
Février 2009
(1) Sur la dissertation, voir, par exemple, l’article de G. Schmitt paru dans le numéro spécial de L’enseignement philosophique janvier-février 2004, n°3-54è année.
(2) Selon une formule de Rousseau.
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