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II.3 – Laïcité et aspirations démocratiques

Trente ans après la rédaction en 1882 de l’article « Laïcité » pour le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire (texte II.2), les termes laïcité et laïque sont désormais d’usage courant. Dans l’édition modifiée et refondue de 1911 du Nouveau Dictionnaire, Ferdinand Buisson adjoint à l’article « Laïcité » l’article « Laïque », où se fait sentir une approche  polémique de l’idée laïque, considérée non plus seulement comme neutralité et autonomie des autorités publiques, mais exposée selon une posture anticléricale, démocratique et même antiautoritaire. Buisson mène la querelle en usant librement des origines étymologiques grecques et latines des termes laïcité et laïque. Il souligne  que laos signifie en grec le peuple comme masse, en dehors de toute forme de distinction. Du coup, aucun membre du laos n’est supérieur à aucun autre.

Ce niveau de sens du terme laïcité permet à Buisson de suggérer une laïcité non seulement réfractaire aux privilèges de l’Ancien Régime mais également rétive aux hiérarchies républicaines trop assurées d’elles-mêmes, autoreproductrices et confortablement installées aux sommets de la société. Cependant, Buisson ne valorise pas la masse populaire comme telle. Car la masse représente aussi le troupeau grégaire, ou la tribu, que l’on domine aisément, à l’opposé des peuples libres, organisés et instruits. Cette version antiautoritaire de la laïcité lui permet plutôt de soutenir la prétention des individus ordinaires à la reconnaissance sociale et politique. Elle fait valoir l’aspiration proprement démocratique, formulable à partir du demos grec, du peuple qui cesse d’être un troupeau pour s’affirmer comme une parole souveraine appuyée sur les principes d’égalité et de symétrie des citoyens autour des mêmes lois. Il reste que cette tonalité extra-institutionnelle, que Buisson détecte dans le terme laos, n’insiste pas prioritairement sur l’exercice du pouvoir souverain mais sur l’individu comme tel. La laïcité pousse alors à considérer celui que la société a investi de hautes responsabilités comme un individu ordinaire. Inversement, elle reconnaît en chaque individu une personne autonome, alors que la société ne l’a pas distingué. En conséquence, le laïque ne prétend pas penser ni décider à la place des autres, pas plus qu’il ne laisse les autres penser ni décider à sa place. C’est pourquoi, d’après Buisson, le contraire du laïque n’est nullement le croyant, ou l’incroyant, mais le clerc, qui prétend  appartenir à une caste destinée à dominer le commun des hommes.

Aujourd’hui, on peut se demander, si « l’expert » en communication, en éducation, en compétences et ressources humaines, etc.,  ne porte pas le costume du « clerc » combattu par Buisson il y a un siècle.

 

Quelle est l’origine et la signification exacte de ce mot laïque, d’où la génération contemporaine a tiré le néologisme laïcité ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer en quelques lignes.

Au moyen âge, on disait lai. Il y avait dans les couvents des frères lais, des sœurs  laies : c’étaient des personnes qui, vivant dans l’enceinte d’une communauté monastique sans avoir prononcé de vœux, y remplissaient des offices de domesticité. La forme laïque est moderne. Les deux vocables, lai et laïque, sont ce qu’en grammaire historique on appelle des doublets : ce sont deux formes du même mot, l’une populaire et l’autre savante (comme le sont, par exemple, les formes frêle et fragile, raide et rigide, pâtre et pasteur, porche et portique, etc.). L’une et l’autre forme représente le latin laïcus : lai est la forme populaire qui date des premiers temps de notre langue ; laïque est la forme savante, qui n’a été employée qu’à partir du seizième siècle. Et le mot populaire reproduit plus exactement l’original latin que ne le fait le mot savant, quoi qu’il en puisse paraître à première vue. (…) Que voulait dire ce mot latin, et d’où venait-il ? On en chercherait vainement l’étymologie dans les racines propres à la langue de Rome ; c’est un mot étranger, c’est la transcription de l’adjectif grec laïkos, et celui-ci est dérivé du substantif grec laos, qui signifie « peuple », « nation ». Le véritable sens, le sens primitif et étymologique du mot lai ou laïque est donc celui de « populaire » ou « national » : ce mot fut employé dans les premières communautés chrétiennes, où l’on parlait grec (on sait que le grec est la langue des Évangiles) ; il servit à désigner — au moment où dans ces communautés se constitua un clergé distinct du peuple et élevé au-dessus des simples fidèles — ceux qui n’étaient pas du clergé, ceux qui formaient la masse populaire.

Une façon de mieux déterminer la valeur exacte du mot laïque, c’est de rechercher quel est son contraire, quel est le mot qui s’oppose à lui, comme par exemple civil s’oppose à militaire, ou public à privé, etc.

Le mot qui s’oppose, étymologiquement et historiquement, à laïque, de la façon la plus directe, ce n’est pas ecclésiastique, ni religieux, ni moine, ni prêtre : c’est le mot clerc.

Le mot clerc, qui aujourd’hui a reçu plusieurs acceptions assez éloignées l’une de l’autre, n’a eu à l’origine qu’une signification unique : celle de « membre du clergé ». (…) Clericus a, comme laïcus, donné des doublets : à côté du mot clerc, substantif, de formation ancienne, le français moderne a créé un adjectif, clérical, qui est une forme savante, calquée sur le patron latin ; clérical est à laïque ce que clerc est à lai.

Comme pour le mot laïque, ce n’est pas le latin qui nous fournira la racine de clerc et de clericus : il faut remonter jusqu’au grec. Le latin clericus est la transcription de l’adjectif grec klêrikos, dérivé du substantif klêros, qui a pris, dans le langage des auteurs ecclésiastiques, le sens de « clergé », mais qui signifie originairement « lot ». Ceux qui font partie du klêros, ce sont ceux qui forment le « bon lot », ceux qui ont été « mis à part », les « élus », c’est-à-dire, au début, les chrétiens par opposition aux gentils, et, plus tard, dans la société chrétienne, les prêtres par opposition à ceux qui ne l’étaient pas. La transcription latine du grec klêros est clerus, qui a passé dans l’allemand sans changer de forme et dans l’italien et l’espagnol sous la forme clero. Notre mot français clergé, dont la forme ancienne est clergie (état de celui qui est clerc), n’a pas été tiré directement du latin clerus, mais a été dérivé du français clerc.

Ces recherches étymologiques conduisent à autre chose qu’à la satisfaction d’une vaine curiosité. Les constatations que nous venons de faire portent avec elles leur enseignement. Le clergé, les clercs, c’est une fraction de la société qui se tient pour spécialement élue et mise à part, et qui pense avoir reçu la mission divine de gouverner le reste des humains ; l’esprit clérical, c’est la prétention de cette minorité à dominer la majorité au nom d’une religion. Les laïques, c’est le peuple, c’est la masse non mise à part, c’est tout le monde, les clercs exceptés, et l’esprit laïque, c’est l’ensemble des aspirations du peuple, du laos, c’est l’esprit démocratique et populaire.

 

Ferdinand BUISSON, « Laïque », Nouveau Dictionnaire (1911). 

 

II.4 – La laïcité, condition de la démocratie

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