Débat sur la commission nationale de suivi
de l'enseignement de la philosophie

 

Nous publions ci-dessous les éléments du débat opposant, à propos du rôle de la commission de suivi et de son calendrier de travail, Denis Kambouchner, professeur à l'université de Paris I, dont l'opposition au programme actuel est connue (cf. l'article du Monde de février 2001, écrit avec Michel Fichant), et Jean-Jacques Rosat, président de l'ACIREPH (http://www.acireph.asso.fr/). Cet échange d'argument est de nature à éclairer les débats qui agitent actuellement la communauté des professeurs de philosophie. Nous remercions Denis Kambouchner et Jean-jacques Rosat d'avoir souhaité qu'il s'agisse d'une correspondance ouverte.

 

 

Lettre ouverte de Denis Kambouchner aux professeurs de philosophie du 12 octobre 2001

Déclaration de l'ACIREPH du 26 octobre 2001

Denis Kambouchner à Jean-jacques Rosat, le 7 novembre 2001

Jean-jacques Rosat à Denis Kambouchner, le 29 novembre 2001

Denis Kambouchner à Jean-jacques Rosat, le 16 décembre 2001

L'ensemble au format pdf

 


Aux collègues signataires de la pétition du 19 septembre.

Chers Collègues,

Revenant sur la situation actuelle de l'enseignement philosophique en terminale, et sur la récente initiative d'une pétition nationale, il me semble que nous devrions nous mettre d'accord sur les points suivants:

1. Le programme Renaut ayant été approuvé successivement et par deux fois (sous sa forme d'août 2000, puis dans sa version révisée) par le CNP puis par le CSE, on peut se demander si, à la fin du printemps, le Ministère lui-même avait encore la faculté de décréter un moratoire ou, de manière directe, une remise en chantier. Pour que soit évitée la publication de ce programme, il aurait sans doute fallu, en amont, une mobilisation encore bien plus massive, précoce et radicale que celle qui s'est manifestée, en diverses occasions et sous différentes formes, depuis l'automne 2000 jusqu'au début juillet.

2. Le fait que la partie "questions" ait été déclarée d'application (provisoirement) facultative constitue à l'évidence une victoire de l'opposition au programme Renaut. Comme chacun ou presque le reconnaît, ces questions constituent, dans leur seconde version, un ensemble peu cohérent. En revanche, on voit mal quelle incohérence imputer, malgré ses défauts manifestes, à l'actuelle liste des notions. Dans ces conditions, le reproche adressé au Ministère d'avoir "rendu le programme incohérent" en rendant les questions facultatives a tout de même quelque chose d'excessif et de paradoxal.

3. En dépit du retard avec lequel ont pu être connues les missions du nouveau GEPS, le remplacement d'Alain Renaut par Michel Fichant valait évidemment reconnaissance de l'échec du premier et annonçait, avec la personnalité du second, un net changement de cap et de méthode. Ce changement a trouvé sa traduction aussi bien dans la composition du GEPS Fichant que dans celle de la Commission Gaudemar-Pariente. C'est une autre victoire à saluer et une chance à saisir, en s'assurant bien entendu qu'une nouvelle et effective consultation des collègues aura lieu, et bien sûr cette fois AVANT remise au CNP de nouvelles propositions touchant les programmes.

4. Un certain nombre de pressions s'exercent sans doute localement sur les collègues et au sein des établissements pour une application scrupuleuse du programme publié. Néamoins, dans le dispositif adopté, on ne peut dire qu'à titre officiel et général, chacun se trouve "sommé" d'appliquer ce programme: il s'agit tout au plus de le "tester", et cela à peu près exclusivement pour la partie "notions", puisque la partie "auteurs" ne fait guère problème et que la partie "présentation" ne peut guère, telle quelle, être prise au sérieux. Cette partie "notions" appelle de nombreuses améliorations, mais, d'autant que l'examen institutionnel en est engagé, nous aurons du mal à convaincre quiconque que les imperfections à endurer cette année passent les limites du supportable.

5. Etant donné la manière dont les commissions de choix de sujets de baccalauréat sont composées, présidées et contrôlées, on peut juger qu'elles sauront tenir compte des conditions particulières qui pèsent cette année sur le choix de ces sujets. Il n'est donc pas absolument utile d'imaginer des "dérapages", ni, si "dérapages" il devait y avoir, de leur prêter par avance des conséquences "incalculables" - terme bien discutable à un moment où, dans tous les esprits, l'incalculable se situe sur un tout autre plan de l'actualité.

6. Les détracteurs du corps des professeurs de philosophie évoquent souvent leur crispation "disciplinaire" et leur conservatisme étriqué. La consultation de l'automne dernier, les analyses publiées, les rassemblements du printemps ont montré combien ils avaient tort. Il ne faudrait pas les laisser puiser de nouveaux arguments dans un texte qui ne parle que de "retrait" et de "rétablissement", sans évoquer ni problèmes objectifs à prendre en charge, ni nouvelles réflexions à mener, ni initiatives à encourager ou innovations à promouvoir. Bien sûr, les rédacteurs ne pouvaient manquer d'avoir ces choses à l'esprit; mais justement, mieux vaudrait leur faire quelque place.

7. Au point où nous en sommes, on peut douter qu'il soit utile de refaire la liste des griefs à adresser au programme Renaut - chapitre sur quoi tout ou presque a été dit. En revanche, deux revendications semblent absolument impératives et de première urgence. Ce sont (a) le retour aux 4 heures en terminale S, et (b) la limitation à UNE SEULE ANNÉE SCOLAIRE de la période de transition et de flottement, extrêmement inconfortable, inédite et en effet virtuellement dangereuse (si l'on ne parvient pas à en sortir très vite et "par le haut"), que nous connaissons aujourd'hui. Côté programmes, il n'y a donc qu'une chose à demander: QUE LA COMMISSION DE SUIVI ET LE GROUPE D'EXPERTS TRAVAILLENT LE PLUS RAPIDEMENT POSSIBLE ET EN ENREGISTRANT LE MAXIMUM D'AVIS, DE MANIÈRE QUE LES COLLEGUES PUISSENT ETRE FIXÉS DÈS LE PRINTEMPS 2002 SUR DES PROGRAMMES NOUVELLEMENT ÉTABLIS. Si l'on a enfreint une fois ou deux la règle des 14 mois, on peut bien l'enfreindre une troisième et dernière fois, pourvu que ce soit dans un sens réparateur. Bien entendu, certaines forces très notables entreront en jeu pour freiner le processus. Ce sont ces forces qu'il faut combattre. On ne le fera pas en se trompant de mot d'ordre. Lequel mot d'ordre, je me permets d'y insister, ne devrait plus être: "RETRAIT DU PROGRAMME RENAUT !", mais bien: "LE PROGRAMME FICHANT POUR 2002 !"

Bien fraternellement à vous,
Denis Kambouchner
12 octobre 2001


L'application du nouveau programme de philosophie
Déclaration de l'Acireph

Les professeurs de philosophie appliquent cette année un nouveau programme, adopté après deux ans de débats houleux et dans un climat conflictuel, pour ne pas dire passionnel. Une Commission nationale de suivi, présidée par le Directeur de l'Enseignement Scolaire (DESCO), Jean-Paul de Gaudemar, assisté d'un universitaire, Jean-Claude Pariente, a été mise en place. Elle a officiellement " pour tâche d'observer la façon dont les nouveaux programmes sont mis en uvre et les difficultés éventuelles, et d'en dégager des recommandations, notamment en ce qui concerne l'accompagnement des enseignants, ou le cas échéant, le contenu des programmes eux-mêmes. " (Note du Directeur de l'Enseignement Scolaire, 29-06-01).
Dans les prochaines semaines, six réunions interacadémiques vont être organisées dans toute la France, sous la responsabilité de la DESCO pour permettre aux membres de la Commission de suivi de rencontrer les professeurs de philosophie, d'enquêter auprès d'eux sur la manière dont se passe dans les classes la mise en uvre du programme, et de réfléchir avec eux à ce qui pourrait contribuer à l'améliorer (actions de formation, rédaction de documents d'accompagnement au programme, modifications du contenu du programme lui-même). Dans chaque groupement d'académies, un certain nombre de lycées, considérés comme représentatifs, enverront ainsi leurs professeurs de philosophie participer à ces rencontres, qui devraient regrouper chacune une centaine de participants. Leur travail sera organisé sur une journée, en réunion plénière, puis en commissions. Les membres présents de la Commission rédigeront chaque fois un rapport qui permettra ensuite à la Commission tout entière de dresser un premier bilan de la mise en uvre du programme.
Mais dans le même temps, de grandes manuvres sont déjà engagées : leurs auteurs espèrent réussir à faire mettre en place, dès la rentrée 2002, un "nouveau nouveau" programme", déjà baptisé par eux " programme Fichant " ! Le scénario (publiquement exposé, par exemple, dans une lettre de Denis Kambouchner diffusée sur Internet) est le suivant :
1. Avec l'accord de la majorité des membres de la Commission de suivi, on infléchirait sa mission : sans s'intéresser sérieusement à ce qui se passe dans les classes, elle proposerait dès le premier trimestre un ensemble de recommandations qui, en éliminant définitivement les questions d'approfondissement et en découplant et remaniant les notions, équivaudraient à un démantèlement complet du programme actuel.
2. Le Groupe d'experts, présidé par Michel Fichant, après avoir au premier trimestre rédigé à la hâte un programme pour les séries technologiques, s'attaquerait dès janvier, sur la base des "recommandations" de la Commission, à la rédaction d'un "nouveau nouveau programme" pour les séries générales. Il déposerait son projet assez vite pour que celui-ci puisse être examiné avant l'été par les diverses commissions officielles (CNP, CSE) et promulgué pour la rentrée prochaine.
3. Ainsi, l'année 2001-2002, ne serait plus qu'une " année de transition ".
Un tel scénario est irresponsable et dangereux.
· Il est dicté uniquement par l'esprit de revanche et le souci d'éradiquer toute innovation. Avec de pareilles motivations, un " programme Fichant " ne peut être qu'un clone du programme de 1973. On peut certes discuter bien des dispositions du nouveau programme ; mais on ne peut nier l'existence des problèmes qu'elles visent à résoudre (indétermination, faiblesse des liens entre le cours et l'examen, etc.). Arrêter les pendules de l'enseignement de la philosophie en 1973 ne nous aidera à résoudre aucune des difficultés actuelles.
· Dans leur grande majorité, les professeurs se sont engagés depuis la rentrée dans la mise en uvre loyale du nouveau programme. Qu'on leur donne le temps de se l'approprier et qu'on les laisse travailler en paix avec leurs élèves toute cette année, sans les déstabiliser une nouvelle fois par l'annonce de nouveaux changements dès le premier trimestre ! Parler déjà d'une année de transition, c'est dire à tous ceux qui actuellement repensent et réorganisent leur cours sur la base du nouveau programme : vous travaillez pour rien !
· Les divisions entre professeurs de philosophie ne s'apaiseront pas tant que la question du programme sera discutée a priori, de manière idéologique, et non à partir de l'expérience et du travail en classe. La seule manière d'avancer est de tester ensemble le nouveau programme et d'en tirer ensemble le bilan à la fin de l'année. L'année 2001-2002 doit être une année d'expérimentation.
· Il serait inacceptable que s'installe dans quelques semaines une situation de double programme où l'on murmurerait que le " bon programme " n'est pas le texte officiel, promulgué par le Ministre, mais un programme officieux, le " nouveau nouveau programme " déjà en circulation et que tout " bon professeur " se devrait d'appliquer.
· Cette dualité ne manquerait pas d'inquiéter, à juste titre, les élèves et leurs familles : quelles garanties auraient-ils, dans ce contexte, que les épreuves du baccalauréat seront bien conformes à la lettre et à l'esprit du programme en vigueur ?
Devant ces perspectives particulièrement inquiétantes, l'Acireph croit devoir attirer l'attention du Ministre et des Présidents de la Commission de suivi et du Groupe d'experts sur les points suivants :
A/ Le programme organise une année entière d'enseignement, examen compris. Avant la fin de la présente année scolaire et avant la correction des épreuves du baccalauréat, une Commission de suivi ne saurait présenter aucune "recommandation" pertinente. La Commission doit, cette année, s'en tenir à son rôle qui est de s'informer, sans préjugé, de ce qui se passe effectivement dans les classes et de réfléchir, avec les professeurs qu'elle rencontre, sur la meilleure manière de résoudre les problèmes auxquels ils ont été confrontés. Les réunions interacadémiques de novembre et décembre ne sauraient constituer qu'une première série de rencontres : d'autres doivent impérativement être organisées dans le courant de l'année pour accompagner la mise en uvre du programme. En outre, les membres de la commission devraient être présents au moment de la correction du baccalauréat 2002 dans les commissions d'entente et d'harmonisation. Et c'est seulement au cours du premier trimestre de la prochaine année scolaire que pourront être élaborées des recommandations qui ne résultent pas d'idées préconçues sur l'enseignement ou sur le programme, mais de l'expérience.
B/ Les attentes concernant le programme des séries technologiques sont extrêmement fortes. Les problèmes rencontrés sont considérables (beaucoup de collègues sont en situation difficile, trop d'élèves échouent à l'examen) et complexes (les situations sont extrêmement hétérogènes, aucun bilan sérieux n'a jamais été collectivement établi). Les enseignants concernés ne comprendraient pas que le Groupe d'experts expédie à la hâte la rédaction du programme de ces séries, avant de se consacrer à la seule question jugée sérieuse : défaire et refaire le programme des séries générales. Ce serait une marque inadmissible de mépris.

Le 26 octobre 2001


Denis Kambouchner

à
Jean-Jacques Rosat
président de l'ACIREPH

le 7 novembre 2001
(lettre ouverte)

Monsieur le Président, cher Jean-Jacques,

Quelques collègues ont porté à ma connaissance la Déclaration de l'Acireph sur l'application du nouveau programme de philosophie, datée du 26 octobre. Par son propos comme par ses procédés, ce texte m'a, je dois te l'avouer, déconcerté à plus d'un égard. Me trouvant la seule des quatre personnes nommées dans ce texte à ne détenir dans l'actuel processus de mise au point des programmes de philosophie aucune responsabilité institutionnelle, tu me permettras de te livrer tout à fait librement, et bien sûr sans aucune acrimonie, la substance de mes perplexités.

Deux mots d'abord pour m'assurer que nous parlons bien du même texte. Votre déclaration commence par rappeler certains aspects du processus en cours - notamment les missions conférées à la Commission Gaudemar-Pariente pour le "suivi" de l'application du programme publié le 12 juillet dernier, et la très prochaine tenue de six réunions interacadémiques qui seront sans nul doute, à l'intérieur de ce processus, des moments de grande portée. De là, vous passez à la dénonciation d'un certain "scénario" dont j'aurais livré les clés dans une lettre diffusée sur Internet, et qui viserait à pervertir ce même dispositif pour parvenir dans les meilleurs délais à "un démantèlement complet du programme actuel". Vous soulignez le trouble qui s'ensuivrait chez les professeurs, mais aussi chez les élèves et chez leurs parents d'un début de réussite de ce scénario. Et contre ceux qui considèrent que, pour une mise au point durable et consensuelle des programmes des séries générales, le plus tôt sera le mieux, vous insistez sur la nécessité de se donner du temps, à la fois pour "tester" de manière honnête le programme du 12 juillet et pour élaborer méthodiquement le programme des séries technologiques. En évoquant de manière assez imprudente un prochain "programme Fichant", j'aurais levé le voile sur les mobiles qui nous animent, mes amis et moi-même, à savoir purement "l'esprit de revanche et le souci d'éradiquer toute innovation".

Avant de revenir sur quelques points de plus grande importance, je souhaiterais rétablir certaines données élémentaires quant au sens et au caractère de ma récente intervention (dont je joins ici le texte en fichier attaché, pour qui voudra en vérifier les termes).

1) Comme il devrait aller de soi, ce texte, signé de moi seul, relevait de ma seule initiative et n'a exprimé que ma propre conviction. Depuis le début des "débats houleux" (selon votre propre expression) qui ont entouré les projets du GTD présidé par Alain Renaut et le programme mis au point par ses soins, j'ai pris position et agi non certes de manière isolée, mais du moins en toute indépendance d'esprit et sans aucune relation d'obédience ou de service envers aucun groupe déterminé. J'ai cru que, pour toutes sortes de raisons, les universitaires ne pouvaient rester indifférents aux questions posées et aux enjeux des réformes prévues, notamment en philosophie ; et que, dans une situation assez tendue, il leur fallait apporter à leurs collègues professeurs des lycées les témoignages d'une solidarité active. J'ai cru aussi que cette solidarité devait être la plus réfléchie, et c'est pourquoi j'ai tâché pour ma part d'éviter, en cette matière comme sur d'autres, toute prise de position purement réactive et toute polémique simplificatrice, comme aussi toute mise en cause à caractère personnel. Je suis heureux que nous ayons été plusieurs à concevoir la chose ainsi. Je ne pense pas avoir besoin de souligner que la communauté de vues ainsi formée et éprouvée fonde, par définition, tout autre chose que ce qu'on appelle un groupe de pression.

2) Cette lettre qui révèle, à vous entendre, un "scénario irresponsable et dangereux" était adressée aux collègues signataires d'une "pétition nationale" lancée le 19 septembre, et qui entendait quant à elle élever contre le processus en cours la protestation la plus frontale. Après avoir réitéré à l'égard du programme Renaut (s'il est permis d'employer cette abréviation commode et d'ailleurs usuelle) les griefs que nous connaissons, cette pétition interprétait la mise en place de la Commission Gaudemar-Pariente comme un piège destiné à faire passer avec le temps et par la ruse un texte publié en dépit de la plus massive opposition du corps enseignant. Elle exigeait donc, outre le rétablissement des horaires en terminales L et S, le "retrait intégral" de ce programme. Me trouvant dans la nécessité de m'exprimer sur cette initiative, j'ai seulement souhaité souligner,
a) que l'exigence d'un pure et simple retrait du programme publié ne pouvait en aucune manière être satisfaite ;
b) que l'institution d'une commission de suivi, communiquant ses conclusions au GEPS, offrait effectivement les chances d'un recadrage dûment concerté; et
c) que l'inconfort de la situation présente ne devait pas être majoré, pourvu seulement qu'il soit limité dans le temps, avec l'annonce avant la fin de la présente année scolaire des modifications à apporter au programme publié le 12 juillet.

3) Ces considérations m'ont conduit - j'avoue le fait - à parler de la présente année comme d'une "période de transition", et même à appeler les signataires de ladite pétition à demander, au lieu du retrait du programme Renaut, "le programme Fichant pour 2002". Etait-ce péché ? Dans la même mesure où l'on peut nommer "programme Renaut" le programme issu des travaux du GTD ou du GEPS présidé par Alain Renaut, on devrait pouvoir appeler "programme Fichant" toute nouvelle proposition issue des travaux du GEPS présidé par Michel Fichant, et ce, si minimes que soient le cas échéant les différences constatables entre l'un et l'autre programmes. Ce ne sont d'ailleurs, en toute rigueur, qu'expressions commodes ou façons de parler ; et pour l'expression de "programme Fichant", quiconque épluche ce qui s'écrit sur Internet devrait savoir qu'elle a été récusée par le premier intéressé dans un courrier diffusé le 15 octobre. Mais du simple emploi de cette expression, vous croyez pouvoir inférer que le "nouveau nouveau programme" à promouvoir diffèrera radicalement de l'actuel (dont il accomplira le "démantèlement complet"). Et puisque seuls en dicteraient la promotion "l'esprit de revanche et le souci d'éradiquer toute innovation" vous concluez hardiment que ce "nouveau nouveau programme" ne pourra guère être qu'un "clone du programme de 1973". Pour ce qui est de ma propre contribution, je croyais - et chacun pourra le vérifier - n'avoir parlé que d'"améliorations", et non du tout de bouleversements, à apporter au programme en vigueur; et je crois avoir assez insisté sur la nécessité de réfléchir aux problèmes objectifs que soulève ou rencontre notre enseignement, en adoptant une perspective résolument innovatrice. En cela encore, je ne crois pas exprimer une position purement isolée. Il y a donc ici de la part de l'Acireph ou bien une très mauvaise lecture, ou un manifeste procès d'intention. Quant à la séquence aboutissant à la conclusion : "le programme Fichant ne peut être qu'un clone, etc.", ce sera, si je ne me trompe, dans la théorie classique de l'argumentation à laquelle nous sommes si fort attachés, un bel et pur exemple de pétition de principe. Laquelle de ces fautes est la plus légère, je n'entreprendrai pas d'en discuter.

Mais tant s'en faut, je dois aussi te l'avouer, que ces quelques points m'aient fait parvenir au terme de mes étonnements. Par trois autres de ses aspects, votre texte est en effet beaucoup plus choquant.

1) Il y a d'abord le caractère parfaitement fantastique du "scénario" que je me serais aventuré, selon vous, à recommander ou à éventer.

"Avec l'accord des la majorité des membres de la commission de suivi", écrivez-vous, "on infléchirait sa mission: sans s'intéresser sérieusement à ce qui se passe dans les classes, elle proposerait dès le premier trimestre un ensemble de recommandations qui, en éliminant définitivement les questions d'approfondissement et en découplant et remaniant les notions, équivaudrait à un démantèlement complet, etc". Ces formulations passablement surchargées soulèvent quelques menues questions: comment des recommandations en principe générales pourraient-elles se transmuer en décisions particulières sur le contenu des programmes? comment une commission réunie sous la présidence d'un des principaux directeurs du Ministère, et composée, que l'on sache, de collègues aussi respectés qu'expérimentés, pourrait-elle entreprendre avec autant d'impudence ou de naïveté d'outrepasser sa mission initiale? et tout d'abord, par quelle manipulation supérieure croyez-vous qu'une majorité de ces collègues puisse se laisser entraîner dans une telle opération? Dans le simple fantasme de cette manipulation (dont je voudrais bien qu'on me dise où et quand j'y aurais cédé), je vois pour ma part beaucoup du "mépris" sur l'évocation duquel s'achève votre texte.

"Dans quelques semaines", écrivez-vous encore - à savoir, dès que la commission de suivi aurait rendu ce si prompt verdict -, on verrait s'installer "une situation de double programme où l'on murmurerait que le 'bon programme' n'est pas le texte officiel, promulgué par le Ministre, mais un programme officieux (...), déjà en circulation et que tout 'bon professeur' se devrait d'appliquer". Voilà qui est, s'il se peut, plus fantastique encore, non seulement parce que la Commission Gaudemar-Pariente se substituerait décidément au GEPS Fichant jusqu'à rendre inutile toute une part de ses réunions, et non seulement par le conformisme servile que vous prêtez inqualifiablement aux "bons professeurs", mais aussi et d'abord par l'impossibilité absolue de la situation que vous évoquez. Il existe pour cette année UN programme de philosophie pour les séries générales, publié au B.O. du 12 juillet. Ce programme, dont une partie a été déclarée pour cette année facultative, sera bien sûr, selon les lieux et les dispositions des collègues, appliqué, suivi ou interprété de diverses façons. Pour ce qui concerne les sujets et épreuves du baccalauréat, la différence entre l'ancien programme et le nouveau (considéré dans sa partie non facultative) n'est pas telle que l'on puisse s'attendre à y trouver de sensibles différences de forme ou d'esprit par rapport aux années dernières. Quant à un "nouveau nouveau programme", aucun ne saurait entrer en vigueur ni s'imposer d'aucune manière avant la rentrée 2002. Qu'est-ce donc ici qui peut inquiéter les collègues, les élèves et leurs parents? Et quelle conclusion reste-t-il à tirer, sinon qu'un aussi improbable scénario a été construit - par vous - pour dramatiser de manière artificieuse une situation qui, dans l'état actuel des choses, se trouverait plutôt sur le chemin de son propre règlement?

2) Il y a ensuite l'invraisemblable occultation, par votre texte, de la situation réelle dans laquelle le programme du 12 juillet s'est trouvé conçu et publié. "Après deux ans de débats houleux et dans un climat conflictuel, pour ne pas dire passionnel" (y a-t-il des conflits sans passions? c'eût pu être une question de baccalauréat...), ce programme aurait été finalement "adopté" (commencez-vous par écrire, ligne 1). Il faudrait maintenant, en tout et pour tout, donner aux professeurs (et ici, nulle trace de "bons" et de moins "bons") "le temps de se l'approprier"; donc, le "tester ensemble" pour "en tirer ensemble le bilan à la fin de l'année", année qui serait donc une "année d'expérimentation" (sans être du tout, Dieu nous en garde, une "année de transition"). Bref, après le 12 juillet, tout se serait tellement arrangé que ce sont les inventeurs de "grandes manoeuvres" qui entreprendraient maintenant de fomenter de nouvelles dissensions, ou de créer à nouveau la tension, dans une communauté désormais engagée dans une "mise en oeuvre loyale du nouveau programme".

Je ne sais si les rédacteurs de ces lignes ont rêvé les yeux ouverts, mais je suis certain qu'ils ont joué sur les mots. Le second programme fourni par le GEPS Renaut a été adopté par le CNP, puis par le CSE (lors d'un vote aussi chétif que vespéral). Après de longues semaines d'attente, il a été entériné par le Ministre, en même temps que se trouvait mis en place le dispositif dont nous parlons et qu'était annoncé le remplacement d'Alain Renaut par Michel Fichant. Institutionnellement déjà, l'on peut estimer que l'"adoption" de ce programme n'a été ni aisée ni inconditionnelle. Quant aux collègues, vous savez bien que, "dans leur grande majorité", ils ne l'ont nullement "adopté", avec ce que le mot implique d'adhésion ou de consentement intérieur. Ne rêvons donc pas: la tension subsiste, et les objets de critique ou d'ulcération, comme cette incroyable formule, maintenue dans le préambule dudit programme, sur la "société démocratique dont la dynamique ne cesse de se développer sous nos yeux secteur par secteur". Dans ces conditions, la remise en discussion et le recadrage subséquent ne sont pas de simples virtualités ni de dangereuses perspectives: ce sont des nécessités absolues, dont nous devrions tous nous féliciter qu'elles aient été, dans les faits, reconnues comme telles, avec l'idée de cette commission fort raisonnablement composée, qui transmettra ses conclusions à un GEPS lui-même beaucoup plus ouvert et serein que ce n'était le cas il y a peu.

3) Enfin, il y a l'extrême légèreté de votre déclaration sur la question pourtant cruciale du calendrier. De ce que "le programme organise une année entière d'enseignement, examen compris", vous concluez que la Commission de suivi "ne saurait présenter aucune 'recommandation' pertinente (...) avant la correction des épreuves du baccalauréat". La prémisse est cette fois incontestable, mais la conclusion un peu trop forte. C'est en effet sans délai que les professeurs pourront témoigner, s'il y a lieu, des problèmes que leur pose l'application du nouveau programme; c'est à brève échéance que les IPR en charge des commissions d'élaboration des sujets de baccalauréat pourront informer leurs collègues (dans les termes généraux qui conviennent) des avantages et inconvénients entraînés pour cette tâche par le texte du 12 juillet; et quant aux épreuves de la session 2002, pardon d'y insister, il est difficile d'apercevoir dans l'état actuel des choses quelle sorte de révélation pourrait apporter leur correction.

Dans un meilleur monde, certes, il se pourrait qu'on ait ici avantage à prendre son temps. Seulement, dans l'état actuel des choses, il y a deux questions au moins qu'il importe de trancher une bonne fois et dans les meilleurs délais: l'une touche à l'intérêt (très contesté) et aux conséquences (très disputées) de l'entrée en vigueur d'un programme de questions; l'autre, à la composition actuelle de la liste des notions, qu'on peut estimer sur certains points mal équilibrée. Vous n'imaginez tout de même pas que des collègues déjà exaspérés par le mépris auquel ils se sont sentis confrontés de manière répétée (avec quelques épisodes notoires), et par le grand retard apporté à la prise en compte de leur jugement, puissent attendre, au bas mot, le printemps 2003 pour voir leurs observations déboucher sur des solutions raisonnables. En parlant de la présente année comme d'une "année d'expérimentation", vous semblez du reste admettre vous-mêmes que cette expérimentation ne saurait se poursuivre dans de semblables conditions à la rentrée 2002. Peut-on savoir, avec cela, comment les conclusions de la commission de suivi pourraient être renvoyées au "cours du premier trimestre de la prochaine année scolaire"? Je ne vois là que contradiction. Par ailleurs, vu la qualité et l'expérience des présidents et des membres des deux commissions, ne peut-on pas compter sur eux pour travailler - ce qui se voit quand même quelquefois - vite et bien ?

Permets-moi un mot pour finir. A la différence de l'Acireph, qui n'a jamais beaucoup insisté sur ces choses, mais en communauté de vues avec de très nombreux collègues, je considère que les difficultés actuelles de l'enseignement philosophique tiennent pour l'essentiel (je dis bien: pour l'essentiel) aux vices de conception flagrants et à l'inefficacité criante que l'on observe dans l'organisation des études en amont de la terminale - vices et défaillances auxquels il ne peut certainement pas s'agir en tout et pour tout de nous adapter. Il existe là-dessus aujourd'hui une pléiade de très bons livres (dont, tout dernièrement, celui du collectif "Sauver les Lettres") que l'on aimerait vous entendre ou voir discuter plus souvent. Pour ce qui concerne l'enseignement philosophique en terminale, tout en étant, comme de très nombreux collègues et pour des raisons tout objectives, très défavorable au principe d'un programme de questions, je n'ai jamais contracté - ni par ma formation, ni par mes charges d'enseignement - aucun attachement particulier envers le programme de 1973. Non seulement le principe de sa révision m'a semblé de simple bon sens, mais l'idée - que nous soutenions ensemble au GREPH - d'une extension de l'enseignement philosophique en amont de la terminale me paraît toujours aussi pertinente, à certaines conditions qui hélas, à en juger par les "évolutions" plus ou moins forcées du "système éducatif", ont très peu de chances d'être réunies avant quelques calendes. Quoi qu'il en soit, ce sont des choses dont nous devrions pouvoir discuter calmement, comme nous devrions pouvoir discuter du rôle que pourrait ou devrait jouer dans le renforcement de l'enseignement philosophique lui-même la spécification de certains requisits en matière de culture générale pour les candidats aux différentes séries du baccalauréat. Crois-tu toutefois qu'avec des textes aussi approximatifs que cette Déclaration, l'on favorise le moins du monde une discussion sérieuse? et que par hasard une certaine hâte de rédaction, ou même quelques barbarismes conceptuels, n'aient eu aucune part dans la crise que nous avons traversée?

Nous sortirons, je crois bien, de cette crise, pourvu, (a) que les uns et les autres communiquent effectivement à la Commission de suivi leur expérience et leurs appréciations; (b) que l'on parvienne à faire tenir le calendrier des opérations dans les limites de la présente année scolaire, et (c) qu'il soit bien entendu que les recommandations de la Commission et les propositions subséquentes du GEPS (qu'on ne changera tout de même pas de nouveau dans les six mois) seront dûment enregistrées par les instances supérieures, faute de quoi certes la situation redeviendrait explosive et invivable. Ce n'est certainement pas un tel nouveau blocage que vous souhaitez favoriser. Mais alors, l'urgence et la convenance n'auraient-elles pas voulu, et ne voudraient-elles pas, que vous adoptiez un autre langage?

Pardon pour la longueur de cette lettre, que je n'avais pas prévue, mais dont la teneur m'a paru très difficile à abréger.

A toi bien fidèlement,

D.K.


Paris, le 29 novembre 2001,

Mon cher Denis,

Je te remercie de ta longue lettre du 7 novembre, dans laquelle tu commentes de très près la déclaration de l'Acireph du 26 octobre sur " L'application du nouveau programme de philosophie ". Après réflexion et après en avoir discuté avec mes amis, il m'a semblé préférable de laisser ici de côté tout ce qui pourrait nous entraîner, toi et moi, du côté de la polémique, et de remettre à des jours plus sereins certains débats de fond, pour m'en tenir à ce que tu appelles toi-même " la question cruciale du calendrier ", question qui était au centre de notre " Déclaration ".
Pour formuler cette question de la manière la plus neutre possible, je dirais que notre profession a aujourd'hui le choix entre deux scénarios : un scénario court, et un scénario long. Selon le scénario court, dont tu t'es fait le défenseur, le nouveau programme doit être impérativement " recadré " (c'est ton mot) d'ici la rentrée 2002 ; cela implique que le Groupe d'experts, présidé par Michel Fichant, se mette au travail dès janvier et, par conséquent, que la Commission de suivi adopte des recommandations sur son contenu dès la fin du présent trimestre. Selon le scénario long, pour lequel nous plaidons, il faut laisser le nouveau programme s'appliquer pendant une année entière (baccalauréat inclus) avant de pouvoir prétendre en tirer un bilan ; la commmission de suivi ne saurait donc rien préconiser, concernant la rédaction du programme en tout cas, avant l'automne prochain ; ce qui implique que nous vivions avec le texte actuel au moins jusqu'à la rentrée 2003.
Le principal argument que tu avances en faveur du scénario court est que " l'inconfort de la situation présente " ne saurait se prolonger au-delà d'une année et qu'il faut donc dès les prochaines semaines trouver pour la prochaine rentrée des " solutions raisonnables ". Soit, mais des solutions à quels problèmes ? A la véhémente campagne de protestations qui persiste contre les innovations du programme ? Il semble assez facile en effet d'abroger celles-ci et de calmer les esprits. Et après, qu'aura-t-on réglé ? On a cloué au pilori le rapport Bouveresse-Derrida et jeté aux oubliettes le programme Beyssade. Mais les vrais problèmes, qu'ils ont nommés, et pour lesquels ils ont essayé d'imaginer des éléments de réponses, sont demeurés : comment faire évoluer l'enseignement de la philosophie pour qu'il soit vraiment formateur pour tous les lycéens actuels ? Quels savoirs, quelle culture et quelles méthodes doivent-ils acquérir ? Quels types de travaux, oraux et écrits, les aideront le mieux à progresser dans leur apprentissage de la démarche philosophique ? Nous ne sommes toujours pas parvenus à bâtir des réponses communes à ces questions, et ce qui en tient lieu relève le plus souvent de la langue de bois. Pendant ce temps, chacun est solitairement confronté dans sa classe à toutes sortes de difficultés ; chaque année, au moment du bac, nous faisons le constat de nos divergences et de nos impuissances ; et, lentement mais sûrement, les classes de L se vident. On peut bien " recadrer ", comme tu dis si joliment, le nouveau programme. Dans 3 ans, dans 5 ans, dans 10, les mêmes problèmes se poseront dans les mêmes termes, parce que nous n'aurons pas avancé d'un pas. Le scénario court est un scénario à courte vue.
Et dans quel sens va-t-on " recadrer " ? Sur la base de quels critères ? Il y a un problème, dis-tu, " qu'il importe de trancher une bonne fois et dans les meilleurs délais [ : celui qui] touche à l'intérêt (très contesté) et aux conséquences (très disputées) de l'entrée en vigueur d'un programme de questions. " Assurément, on a beaucoup disputé des conséquences de l'introduction d'un programme de questions, mais, jusqu'à présent, dans le vide, faute de la moindre expérimentation. Et si, pour évaluer l'intérêt et les conséquences de ces questions si contestées, on attendait un peu l'avis des collègues qui, bien qu'elles ne soient que facultatives, ont fait le choix de les traiter ? Peut-être sont-ils peu nombreux mais le jugement de 100 professeurs qui auront essayé me paraît plus pertinent que celui de 2000 qui ont poussé les hauts cris. Voilà des années que s'affrontent ceux qui jugent que la liste de notions est la forme indépassable d'un programme authentiquement philosophique et ceux qui estiment que celui-ci est devenu un frein à l'évolution et à la démocratisation de notre enseignement - au point que le débat a fini par devenir à peu près théologique. Nous pouvons bien attendre quelque mois supplémentaires pour essayer de dépasser cette querelle.
Le critère d'un bon programme, ce n'est pas qu'il corresponde aux credos des uns ou des autres : c'est qu'il ait des effets bénéfiques sur le travail des élèves et sur leur formation.
Les circonstances sont telles aujourd'hui que certaines dispositions (questions, notions couplées) peuvent être testées collectivement. Mettons-les vraiment à l'épreuve. Peut-être ceux qui les récusent aujourd'hui auront-ils des surprises ; peut-être ceux qui y sont favorables découvriront-ils des difficultés qu'ils n'imaginaient pas ; peut-être aussi, chemin faisant, en bricolant et en inventant, comme chacun fait plus ou moins dans sa classe, découvrirons-nous les uns ou les autres des formulations ou des modalités auxquelles personne jusqu'ici n'avait pensé.
Les réunions inter-académiques qui se tiennent ces jours ne peuvent donner qu'une première indication sur la manière dont se met en uvre le nouveau programme - et encore, à condition qu'il s'agisse de vraies réunions de travail où chacun peut parler de ce qu'il fait avec ses élèves, et non des meetings où l'on appelle à faire bloc dans un climat d'intolérance. Il serait tout à fait déraisonnable de vouloir tirer au bout de trois mois à peine le bilan définitif de l'application d'un texte conçu pour une année. Il y a par exemple une question cruciale qui se pose à propos de tout programme : est-il faisaible en un an ou est-il trop lourd ? Je ne vois pas comment on pourrait le savoir avant juin !
Quand à ton idée qu'on pourrait évaluer un programme de terminale sans s'intéresser à ce qui se passera au moment du baccalauréat, c'est, excuse-moi de te le dire, un argument tout à fait farce (mais sans doute ne réalises-tu pas bien de quel poids pèse le bac dans le fonctionnement réel de nos classes). D'une part, c'est au moment du baccalauréat, et à ce moment-là seulement, que nous pourrons nous rendre compte - à condition évidemment que les sujets soient conformes à l'esprit du programme - si le cadre nouveau dans lequel les élèves auront travaillé toute l'année les aura aidé à faire des copies un peu meilleures, c'est-à-dire manifestant un peu plus d'intelligence du problème qui leur est soumis et une culture philosophique un peu plus précise et pertinente. D'autre part, c'est à ce moment-là seulement qu'on pourra peut-être dire si ce nouveau programme favorise une évaluation un peu moins hasardeuse qu'aujourd'hui, c'est-à-dire une meilleure adéquation entre ce que l'élève a étudié pendant l'année et ce qu'on lui demande à l'examen. La correction du bac, avec les commissions d'entente et d'harmonisation, est le seul moment de l'année où nous pouvons à la fois nous faire une idée des effets de notre enseignement et prendre la mesure de nos accords et de nos désaccords entre professeurs. Un bilan qui n'intégrerait pas cette opération là serait un bilan tronqué.
Ce scénario long, diras-tu, fait fi de " l'exaspération " de nombreux collègues. Je ne la méconnais pas. Mais elle ne nous mène nulle part. Comme ne nous ont menés nulle part toutes les manifestations d'exaspération qui n'ont pas manqué depuis douze ans. La véritable question me paraît être la suivante : chaque fois que, dans notre profession, une innovation est avancée - innovation sans doute discutable, peut-être inappropriée, mais qui au moins essaie d'affronter, et de nous aider à surmonter, l'une de nos difficultés -, pourquoi la discussion prend-elle immédiatement la forme d'un rejet en bloc ? Pourquoi, pour récuser les solutions, s'aveugle-t-on jusqu'à ne pas vouloir voir les problèmes ? Pourquoi les discours ont-ils immédiatement recours à une rhétorique de l'urgence et la défense d'une identité menacée et blessée ? Pourquoi les front du refus, qui se dressent chaque fois, n'ont-ils jamais proposé, jusqu'à présent, la moindre idée nouvelle ?
Et pourquoi la plupart de ceux qui, dans la profession, sont en situation de parler en son nom, ou y ont quelque forme d'autorité, restent-ils muets devant ces montées de l'irrationnel et de l'intolérance ? Par exemple, un groupe de professeurs de philosophie - qui a sa représentante parmi les " collègues aussi respectés qu'expérimentés " (ce sont tes termes) qui constituent la Commission de suivi - écrit tranquillement qu'" il est inconcevable que dans un programme de philosophie, il y ait la présence de la dimension argumentative qui relève depuis l'antiquité de la sophistique et de la rhétorique ". Le mot " argumentation " va-t-il devenir tabou parmi les professeurs de philosophie ? Qui va réagir ? Va-t-on se contenter, comme si souvent, de constater " les professeurs de philosophie (ou : les collègues) pensent que " et laisser faire ? Les progrès parmi les professeurs de l'idée, historiquement fausse et philosophiquement absurde, que l'argumentation est l'ennemie de la philosophie, avec l'effet d'intimidation qui l'accompagne, ne sont-ils pas à long terme bien plus inquiétants que telle ou telle disposition d'un programme ?
On a lieu de craindre que l'exaspération une fois de plus ne l'importe, et il n'est pas impossible que nous soyons à la veille d'une véritable régression. Pour l'éviter, je ne vois qu'une " solution raisonnable " : accepter de jouer ensemble le jeu d'une expérimentation collective, inédite parmi nous, qui puisse constituer un acquis commun pour l'ensemble de la profession et une base à partir de laquelle avancer, sans avoir à nous reposer de façon stérile et autodestructrice les mêmes questions tous les cinq ans.

Bien cordialement
Jean-Jacques ROSAT


Denis Kambouchner
à
Jean-Jacques Rosat

Le 16 décembre 2001

 

Cher Jean-Jacques,

Pris dans la surcharge de cette fin de trimestre, j'ai tardé à répondre à ta lettre du 29 novembre, et te prie de m'en excuser. Ce n'est pas que j'aie songé à une réponse aussi longue que ma lettre précédente: tout en comptant sur des discussions ultérieures, je crois que nous parvenons en la circonstance au terme de notre échange, et donc m'exprimerai ici un peu plus brièvement. Mais tu as raison de le souligner, il faut ici prendre son temps pour peser ses mots, et c'est ce temps qui m'a manqué.

Deux mots sur la direction prise par cet échange. Je suis heureux d'abord que nous ayons renoncé à la polémique et aux imputations en tous genres, pour aborder de manière un peu plus posée les questions qui nous soucient aujourd'hui. En même temps, j'ai quelque regret que tu aies résolument écarté les " débats de fond ", et avec eux le contexte constitué par la crise de l'institution scolaire. C'est bien en effet à cette crise que, de manière plus ou moins immédiate et dramatique, nos collègues sont " solitairement confrontés dans <leur> classe ". C 'est du fait de cette crise qu'ils héritent très couramment d'élèves effectivement ou virtuellement intéressés par la réflexion philosophique, mais privés par ailleurs de repères culturels élémentaires, incapables d'une expression structurée, dûment modulée ou seulement correcte, et très éloignés des pratiques de lecture correspondantes, quand ce n'est pas de la possibilité d'une attention soutenue. Et donc, quand tu me dis qu'" avant d'imputer nos difficultés à ce qui ne dépend pas de nous ", nous devrions " commencer par faire ce qui est en notre pouvoir ", je doute qu'en l'occurrence le lecteur d'Epictète puisse te donner son assentiment. Oui, certes, nous devons faire ce qui est en notre pouvoir (chacun de nous en est, je suppose, convaincu) - mais précisément, cela inclut l'interrogation et les prises de position sur la nature de la crise à laquelle nous avons affaire. Et ne crois-tu pas que c'est bien plutôt en restreignant notre champ de préoccupation aux classes de philosophie et aux programmes et dispositifs afférents, en évitant de considérer (entre autres choses) le devenir global de notre " système " d'éducation et de replacer ce devenir dans ses coordonnées culturelles et politiques, bref en nous abstenant de réfléchir et d'intervenir en philosophes sur ces questions (avec tout le travail que cela implique et bien entendu sans la déraisonnable ambition de construire " une école pour la philosophie "), que nous manquerions à faire tout ce qui est en notre pouvoir " et contribuerions à augmenter ce qui nous apparaît comme notre impuissance ?

Dans ces conditions, en un sens, je suis bien d'accord avec toi : s'il y a quelque espoir de voir se dégager dans les mois qui viennent des " solutions raisonnables " en matière de programmes de philosophie, et s'il y a lieu de tout faire en vue de leur obtention, ces solutions ne sauraient s'étendre aux problèmes de fond auxquels nous nous trouvons confrontés : elles ne seront telles qu'à l'égard d'une crise relativement circonscrite, et si l'on ne suppose aucun changement positif dans les conditions générales de l'enseignement, les effets bénéfiques liés à ces solutions auront leurs limites obligées. Cela ne signifie nullement que le " raisonnable " dont il s'agit consiste à renoncer à tout changement. Supposons que le partage entre " notions " et " questions " soit décidément estimé impraticable, et que le groupe d'experts, une fois saisi des premières conclusions de la commission de suivi, s'attache en conséquence à compléter et à parfaire la liste de notions publiée le 12 juillet : non seulement il serait fort prématuré d'affirmer, comme vous le faisiez récemment, que le programme ainsi recadré ne sera en tout et pour tout qu' " un clone du programme de 1973 " ; mais il est tout à fait imaginable que ce retour à la forme antérieure des programmes de philosophie s'accompagne de nouvelles indications, recommandations et demandes, destinées à favoriser un renforcement des contenus et une plus grande homogénéité des enseignements par des voies moins directes et plus libérales - mais non pas pour cela moins efficaces - que celle à laquelle vous semblez vous être attachés. Et pourvu que le bon sens soit au rendez-vous, qui permettra tout particulièrement d'enregistrer, et non plus de heurter de front, le sentiment le plus partagé parmi nos collègues quant à ce qui est possible ou souhaitable, on ne voit pas pourquoi une doctrine claire sur ces matières serait vouée à la gestation la plus laborieuse.

Nous retrouvons ici, bien entendu, la question du calendrier, sur laquelle s'est concentrée ta propre réponse.

Contre le " scénario court " que j'ai défendu (et pour lequel je te remercie d'avoir retiré à peu près tout autre qualificatif), et au contraire en faveur d'un " scénario long " qui nous conduirait jusqu'en 2003, tu avances, m'a-t-il semblé, deux arguments solidaires, qui sont, (a) qu'il ne faut pas décourager l'expérimentation du nouveau programme, laquelle n'a commencé qu'il y a trois mois et pourrait apporter, dans un sens ou dans l'autre, son lot de " surprises " et d'inventions ; et (b) qu'en tout état de cause, ce n'est que passé les épreuves du baccalauréat que l'on aura quelque chance de déterminer " si ce nouveau programme favorise une évaluation un peu moins hasardeuse qu'aujourd'hui, c'est-à-dire une meilleure adéquation entre ce que l'élève a étudié pendant l'année et ce qu'on lui demande à l'examen ". En suggérant que l'on pourrait " évaluer un programme de terminale sans s'intéresser à ce qui se passera au moment du baccalauréat ", j'aurais, me dis-tu, avancé (et ici, tout de même, retour des qualificatifs choisis) " un argument tout à fait farce ", lié, dans le meilleur des cas, à ma propre ignorance du " poids <dont> pèse le bac dans le fonctionnement réel de nos classes ".

A mon tour de m'excuser d'avoir du mal à discerner de quel côté se trouve ici la " farce ". Car d'abord, ici encore, on s'est trop pressé dans la lecture. Je n'ai pas dit qu'on pouvait juger d'une réforme des programmes indépendamment de ce que révèlent les examens, et ne crois d'ailleurs pas être aussi mal informé que tu le supposes avec charité des réalités de l'enseignement secondaire. J'ai seulement dit, ce qui est en principe assez différent, que la différence entre le programme de 1973 et celui publié le 12 juillet (avec les indications afférentes) n'était pas si considérable qu'on doive s'attendre à de notables répercussions sur les épreuves du bac ; et donc, que, pour l'essentiel, les observations à faire sur le nouveau programme pouvaient être d'ores et déjà recueillies. Doit-on rentrer dans le détail ? Outre une liste d'auteurs notablement élargie (sans que l'on puisse en augurer des conséquences bouleversantes), ce nouveau programme comporte une liste de notions plutôt plus restreinte que la précédente, avec une liste de questions dont l'étude a été déclarée pour cette année facultative. Dans le dispositif initialement prévu, c'est bien l'étude de ces questions qui devait constituer l'innovation majeure, et changer quelque chose aux performances des élèves au baccalauréat, en diminuant ­ me trompé-je ? ­ le coefficient d'imprévisibilité des sujets. Mais, dans les conditions dont nous parlons, que reste-t-il de ce dispositif ? A peu près rien. Les questions d'approfondissement ne seront vraisemblablement traitées que par une minorité de professeurs, et de toute manière ne donneront matière à aucun sujet ni à aucune interrogation lors du bac. Sauf à supposer aux changements apportés à la liste des notions des répercussions vraiment étonnantes, c'est donc de façon extrêmement indirecte et tout à fait aléatoire que les effets du nouveau programme pourront être repérés. D'où est-ce donc que pourraient venir les " surprises " ? Et d'ailleurs, l' " expérimentation " à grande échelle, dans l'attente de surprises en tous genres, est-elle bien en elle-même chose raisonnable et digne d'être encouragée ?

Non vraiment, je regrette, c'est cela qui n'est pas sérieux ­ pas plus qu'il n'est sérieux d'imaginer qu'avec le maintien desdites questions comme facultatives, l' " expérimentation " dont il s'agit puisse déborder sur 2002-2003.

Mais voilà, cette situation est chose qu'autour de toi l'on semble avoir quelque mal à enregistrer. On peut vous comprendre : si en effet, par rapport aux difficultés de l'enseignement philosophique, le nouveau programme représente (même sous sa seconde forme, assez édulcorée) un considérable pas en avant, alors le refus de ce programme par une majorité de professeurs ne peut relever que d'un aveuglement suicidaire. Pour le salut de la discipline, il ne peut s'agir que de tenir bon, en attendant que les passions s'apaisent, et que chacun veuille bien se rendre à l'évidence des avantages d'une liste de questions. De là, dans ta réponse, quelques formules étonnantes, avec une présentation de l'état des choses qui oscille entre l'abstraction (" les circonstances sont telles aujourd'hui que certaines dispositions peuvent être testées collectivement ") et l'alarme (" on a lieu de craindre que l'exaspération une fois de plus ne l'emporte, et il n'est pas impossible que nous soyons à la veille d'une véritable régression ") ; avec aussi, sur l'exaspération des collègues, cette objection : " je ne la méconnais pas, mais elle ne nous mène nulle part " ! Non en effet, par elle-même, l'exaspération ne mène à rien de défini. Mais d'abord, même au sein de la corporation la plus frileuse et susceptible que l'on puisse imaginer, cette exaspération ne sera jamais dépourvue de toute espèce de motif réel. Et puis, si l'on admet que dans cette affaire de réforme des programmes, réserve faite des questions de bonne volonté, la bonne méthode à tout le moins n'a pas toujours été au rendez-vous (et ce, notamment, dans la période récente), on ne voit guère pour " aller quelque part " qu'une tardive mais salubre correction méthodologique. Et donc, dans la situation actuelle, les chances à saisir (avant qu'elles ne passent) ne se trouveraient-elles pas plutôt de ce côté ?

Admettons pourtant (et sur ce, j'arrête) qu'il en soit comme vous le dites, et que le programme publié nous offre jusqu'à nouvel ordre notre unique planche de salut : je n'imagine pas que vous comptiez, pour nous la faire embrasser, sur les miracles du calendrier électoral, ni que vous appeliez de vos vux le retour d'un style d'administration plus autoritaire. Non, vous savez trop bien qu'une bonne doctrine ne s'accrédite ni par la ruse ni par la force, et ne souhaitez qu'entraîner et convaincre, en conjoignant en bons cicéroniens les vertus du philosophe et celles de l'orateur (qu'il faut en effet cultiver ensemble chez nos élèves, avec si possible, pour les nourrir, un peu de vraie culture et de vraie discipline intellectuelle, dispensées et favorisées dès leur âge le plus tendre). Comme rien ne dépend davantage de nous que la charité dans la lecture ou dans l'écoute, et la patience dans l'analyse ou dans la mise au point des arguments, je ne doute pas que vous y parveniez. Les obstacles sont d'ailleurs là pour nous renvoyer à nos exercices. Quant au temps qu'il y faudra, c'est une autre affaire ; et sur ce point, je suis de nouveau d'accord avec toi : entre prendre patience et faire violence au bon ordre des choses, c'est à coup sûr le premier parti qu'il faut préférer.

Bien fidèlement à toi,

D.K.