Editoriaux

 

 
Philosophie et argumentation

Philosophes, encore un effort si vous voulez " être tendance "
Paysage après la bataille
Rapport moral 2000-2001
L'éducation politique
Le concours nécessaire
L'esprit de l'enseignement philosophique
Refondation ?
Rapport moral 2001-2002
Extension du domaine de la réaction
Un roi sans divertissement
Le prix du savoir
Lettre écrite à un Ministre parisien
Par un professeur de province
Sur le sujet des disputes présentes dans le pays
Rapport moral 2002-2003
Questions pour un "Grand débat"
Supplément au Dictionnaire des idées reçues
Le principe responsabilité et l'art de gouverner
Que reste-t-il de nos débats ?
Rapport moral 2003-2004
" L'enseignant du XXIème siècle "
Sur un prétendu droit à la philosophie en démocratie
La Marseillaise, les religions et la mémoire des humiliés :
quelques propos sur l'identité en perdition
Connaissances et compétences
De la politique en philosophie
Rapport moral 2004-2005
Egalité des chances ?
La liberté d'expression et les armes de la critique
L'avenir de l'enseignement philosophique

Les « nourrices supérieures »

Rupture?

La crise de l’université et la philosophie

Les concours, une exception française ?

La culture est – aussi – une affaire d’Etat


 

 

 

Editorial du 27 février 2001

PHILOSOPHIE ET ARGUMENTATION

" Sans attache à la vérité, il n'y a pas, il ne pourra jamais y avoir un art de parler authentique. " (Platon, Phèdre, 260e)

L'un des enjeux du nouveau programme de philosophie porte sur la place de l'argumentation en philosophie. Les collègues craignent de voir la dissertation remplacée par un " débat argumentatif ", plus proche des joutes télévisuelles que de la réflexion philosophique, mais surtout réduit à un apprentissage de techniques du discours. Ne pourrait-on lever les ambiguïtés ou les malentendus par un effort de détermination ?

La philosophie est-elle un discours démonstratif, argumentatif ou mixte ? Y a-t-il une spécificité de l'argumentation en philosophie ? La réponse à cette question est largement conditionnée par l'histoire de la philosophie elle-même et par les rapports qu'elle a entretenus dès son origine avec la rhétorique, comme art de l'argumentation.
Nous entendrons par argumentation le dispositif discursif qui vise à provoquer ou à ébranler l'adhésion à une thèse dans un auditoire spécifique. C'est un dispositif inférentiel qui part d'énoncés admis par un auditeur pour en inférer des conclusions. L'avocat dans sa plaidoirie, l'homme politique dans son discours, le critique d'art dans son appréciation d'une oeuvre utilisent des procédés argumentatifs.
Si la philosophie est une recherche de la vérité et non pas simple discours persuasif, elle est cependant constituée de conflits intellectuels ; une thèse philosophique n'est ni une vérité révélée ni un théorème logiquement démontrable. Les philosophes argumentent pour faire admettre la validité de leurs énoncés. Qu'est-ce qui fait la spécificité et la validité de l'argumentation en philosophie ?

La première particularité de l'argumentation philosophique concerne les conditions de l'interlocution. La philosophie vise par principe un auditoire universel : les esprits rationnels. L'argumentation rationnelle a des prétentions à l'universalité. Mais l'auditoire universel et rationnel n'est qu'une création de l'esprit. La " cité philosophique " n'est qu'un idéal de communication et d'entente ; il faut la penser comme une exigence, plus que comme un fait. L'accord de l'auditoire universel n'est pas une question de fait mais de droit.
La seconde particularité porte sur la solidarité, en philosophie, des thèses et des méthodes. En philosophie, il y a une impossibilité de droit de séparer la légitimation de l'affirmation qu'elle valide. Il ne saurait y avoir de formes autonomes de validation comme les schémas des logiciens ou les procédés des sciences. Ce qui veut dire qu'enseigner la philosophie ne saurait se réduire à l'apprentissage de techniques argumentatives.

Les moyens de la validation philosophique sont à la fois des démonstrations et des argumentations. La démonstration est le procédé par lequel les énoncés doctrinaux sont constitués comme thèses, c'est-à-dire peuvent prétendre à la vérité pour eux-mêmes, indépendamment d'un acte de communication. C'est la définition aristotélicienne du raisonnement : " Un discours tel que certaines choses étant posées, quelque autre chose en résulte nécessairement par cela seul que les premières sont posées. " L'argumentation, quant à elle, n'est pas purement logique, elle intègre les énonciateurs et prend en compte les visées dialogiques, polémiques ou didactiques. La stratégie discursive de la philosophie lie les deux mouvements. Mais surtout, chaque doctrine thématise le statut qu'elle accorde aux méthodes, à la vérité et aux preuves. La philosophie se caractérise par son mouvement d'auto fondation et d'auto validation. On trouve, par exemple, dans les dialogues de Platon, une intégration de raisonnements et d'argumentations. En revanche, des textes comme l'Ethique de Spinoza ou le Tractatus de Wittgenstein se veulent essentiellement démonstratifs. Et des philosophes comme Bergson ou Nietzsche, par leur usage du discours métaphorique ou de modèles poético-religieux, sont plus manifestement argumentatifs. Dans chaque cas, le choix est lié à l'option philosophique qu'il faut accréditer. Chaque philosophie ­ et faut-il dire : chaque professeur - favorise certains types d'arguments : un utilitariste privilégiera l'argument par les conséquences, un platonicien préférera les dissociations entre réel et apparence. Les règles d'argumentations constituent elles-mêmes des enjeux philosophiques à part entière. De plus, il faut tenir compte qu'en philosophie, l'argumentation est dépendante d'un cadre dialogique et polémique : les réfutations de thèses adverses, les réponses aux objections appartiennent à l'essence du cheminement philosophique.

La troisième particularité concerne ce qu'on pourrait appeler la fonction " méta-argumentative " de la philosophie ; celle-ci ne se contente pas d'argumenter, mais opère une réflexion critique sur la validité des arguments eux-mêmes. Prenons, par exemple, ces lieux communs (topoï) qui constituent le socle des discussions :
Le lieu de la quantité : ce qui est profitable au plus grand nombre est préférable à ce qui ne profite qu'au petit nombre ;
Le lieu de la qualité : est préférable ce qui est unique, rare, irremplaçable ;
Le lieu de l'ordre : supériorité de l'antérieur sur le postérieur, de la cause sur l'effet ;
Le lieu de l'existant : supériorité du réel sur le possible ;
Tous ces lieux communs sont réfutables et n'ont de validité que s'ils sont fondés sur des thèses qui se prononcent sur la nature du réel.

L'argumentation en philosophie dépend de la position de problèmes ; et la philosophie est cette interrogation critique ­ cette négativité diraient certains ­ qui transforme le donné en problème. Une question philosophique est non saturée, au sens où les termes de la question doivent eux-mêmes être interrogés. Les grandes philosophies ­ mais aussi toute réflexion philosophique ­ sont des façons de saturer des séries de problèmes.
Pour prendre un exemple " médiatique ", un débat argumenté sur le port du foulard islamique n'est pas tel quel philosophique : on peut très bien rester dans des perspectives sociologiques ou juridiques. Le problème philosophique doit être construit : quels sont les principes de l'action mis en cause dans ce fait social ? comment articuler liberté et croyance, droits de l'homme et pluralisme culturel ? Mais les droits de l'homme ne sont pas des données d'évidence ; ils doivent eux-mêmes être interrogés quant à leurs présupposés et leurs fondements

Concluons que si on ne peut philosopher sans argumenter, la philosophie ne saurait se réduire à n'être qu'un genre du discours argumentatif.

Le 27 février 01
Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP

 

 

Editorial du 12 juin 2001

Philosophes, encore un effort si vous voulez " être tendance "

Les professeurs de philosophie, c'est bien connu, sont d'indéfectibles conservateurs. Voilà trente ans qu'ils traitent le même programme et s'avèrent rebelles au nouveau qui leur est proposé. Alors que partout ailleurs, dans les disciplines littéraires, on abandonne la dissertation, la philosophie se singularise par sa persistance à maintenir cet exercice jugé inadapté à la modernité scolaire.
Pour expliquer ce phénomène, on évoque, au mieux, la prééminence d'une philosophie des " essences éternelles ", au pire, la sclérose d'un corps de fonctionnaires.
Dans les motifs du nouveau programme de philosophie, comme dans les objectifs du programme d'ECJS, et dans la lettre adressée aux professeurs par la DESCO, se déploie une rhétorique de la nouveauté à laquelle les enseignants de philosophie sembleraient sourds. On nous demande rien moins que de rentrer dans le rang ! Nouveaux élèves, nouveaux savoirs, nouvelles pédagogies sont les arguments justifiant la nécessité d'une réforme.
Face à ces transformations, les professeurs de philosophie nieraient-ils l'histoire et ses changements ? Seraient-ils de furieux élitistes, incapables d'assumer l'enjeu de la démocratisation de l'enseignement ? Avant de lancer l'anathème, on serait bien avisé de ne pas confondre démocratisation et massification. Si démocratiser suppose qu'on se donne les moyens d'offrir au plus grand nombre des possibilités égales d'accès au savoir, la massification n'est que la soumission aux impératifs de l'industrie culturelle.
Ce procès d'intention s'alimente, en fait, à une conception " libérale " de la modernité comme adaptation au changement. C'est l'idéologie " bougiste " dont parle Pierre André Taguieff et qui exalte le changement pour lui-même, sans référence à quelque fin historique précise ; c'est elle qui nous invite à " suivre le mouvement " ou à " prendre le train de la modernisation ". Or, être moderne n'est pas l'acceptation passive des transformations socio-économiques, mais consiste plutôt à assumer la tâche de la raison critique. Ce qu'une grande majorité des professeurs de philosophie reproche aux questions du nouveau programme, ce n'est pas de leur faire penser le monde contemporain, mais d'imposer une orientation spécifique pour cette interrogation.

Maintenant que le programme est adopté, contre l'avis des professeurs, le terrain du débat va changer. C'est dans sa classe que le professeur va devoir enseigner avec ­ ou malgré ­ ce programme. Comme nous l'avons indiqué dans notre communiqué (voir ci-après), l'APPEP soutiendra la position des collègues qui estimeraient, en conscience, ne pouvoir appliquer le programme Renaut. Mais les difficultés vont au-delà de l'intitulé du programme. Des incertitudes demeurent sur la nature, la composition et les attributions de la " commission de suivi ". La réduction des horaires, la résistance de certains chefs d'établissements à dédoubler systématiquement la troisième heure en terminale S, l'attribution autoritaire dans l'emploi du temps d'heures d'ECJS et de TPE qui émiettent l'enseignement et rompent sa continuité, rendent de plus en plus difficile un véritable enseignement philosophique. C'est parce que les conditions pratiques de l'enseignement sont fondamentales pour un véritable exercice de la réflexion que l'APPEP va veiller à obtenir leur amélioration.

A ceux qui nous conjurent de " bouger " avec notre temps, je ne puis que proposer cette définition de la modernité de la philosophie selon Adorno :
" Si tant est que la philosophie est encore nécessaire, ce sera comme par le passé en tant que critique, en tant que résistance à l'hétéronomie envahissante, ne serait-elle qu'une tentative impuissante de la pensée à rester maîtresse d'elle-même, et à dénoncer suivant ses propres critères de fausseté toute nouvelle mythologie, ou acquiescement aveugle et résigné. " (Adorno)

Le 12 juin 01
Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP

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Editorial du 22août 2001

 

PAYSAGE APRES LA BATAILLE

La guerre en somme c'était tout ce qu'on ne comprenait pas.
Ça ne pouvait pas continuer.
(Céline, Voyage au bout de la nuit)

 

L'année scolaire écoulée a vu une mobilisation massive des professeurs de philosophie contre un projet de programme des classes terminales. Les résultats de la consultation, la pétition diffusée par le collectif, les motions, les lettres aux ministres et les contacts avec l'administration du bureau de l'Association, les assemblées des régionales et des collègues lors des diverses commissions du baccalauréat témoignent du fait que les professeurs ont perçu un enjeu fondamental pour l'enseignement philosophique.
C'est peu dire que les média ont mal relayé ce sentiment et développé à satiété le cliché du combat des anciens et des modernes. Vu de l'extérieur, on pouvait avoir l'impression d'une guerre picrocholine : se disputer pour des listes de notions, cela pouvait sembler peu sérieux et digne de l'image caricaturale du philosophe qui, le nez dans les étoiles, choit dans le puits !

De quoi était-il ­ et est toujours ­ question ? Derrière l'intitulé du programme, c'est le sens et la finalité d'un enseignement philosophique qui sont engagés. La liberté de penser, qui n'est pas seulement celle du professeur mais aussi celle de l'élève, n'est pas une donnée immédiate, elle se conquiert patiemment sur l'opinion, et l'espace de la classe n'est pas le moindre des lieux où elle peut se déployer. L'enseignement philosophique perd son sens s'il ne tente pas de déverrouiller l'horizon des élèves. Peut-être faut-il encore répéter qu'on n'apprend la philosophie qu'en apprenant à philosopher ? Le danger qui menace cet enseignement est d'être subordonné à une conception de la philosophie et à des objectifs pragmatiques (obtention d'un diplôme, socialisation, maîtrise technique du monde ) qui, aussi louables soient-ils, risquent d'occulter l'essence réflexive et critique de la philosophie. On peut très bien être raisonnable et habile dans la vie, dans les affaires et dans la cité, sans pour autant s'interroger sur la validité des principes. Or, c'est ce double danger qui se profile derrière le nouveau programme (Voir sous la rubrique Témoignages et suggestions les articles de P.Osmo et J.Gaubert). Une doxographie, un panorama de l'histoire des idées, ce que l'on nomme parfois " culture générale " sont, certes, plus faciles à évaluer ; mais faut-il subordonner le contenu de l'enseignement à son évaluation ?

Où en sommes-nous, en cette rentrée 2001 ? Le programme est devenu officiel, mais le ministère, ayant pris conscience du refus massif des professeurs, a rendu facultatif le traitement des questions dites d'approfondissement qui avaient suscité la plus grande hostilité et a exclu la possibilité de sujets de baccalauréat portant sur ces questions. Mais, ce faisant, il accroît l'incohérence de ce programme et le rend encore plus impraticable, puisque des questions fondamentales sont maltraitées (notamment en ce qui concerne la philosophie de la connaissance).
Notre objectif initial n'est donc pas caduc : il s'agit d'obtenir le retrait de ce programme mal constitué et trop orienté. Une " commission de suivi " et un nouveau groupe d'experts ont été constitués. On peut faire confiance à MM. Pariente et Fichant qui sont chargés d'animer l'une et l'autre de ces instances pour nous sortir du gâchis dans lequel nous nous trouvons. Il est à redouter qu'il n'y ait nul vainqueur dans le " champ clos " du combat pour le programme, où les adversaires, tels ces duellistes peints par Goya, s'enfoncent mutuellement dans la boue à chaque coup donné.

Nous oeuvrerons donc pour que la commission de suivi propose au groupe d'experts de nouvelles voies pour un programme qui respecte les exigences fondamentales de l'enseignement philosophique. Cette tâche est d'autant plus urgente que le programme des classes terminales est aussi celui du CAPES ; et puisqu'on nous annonce que dans les années à venir le recrutement de professeurs va s'avérer urgent, il faut continuer d'exiger des concours de haut niveau pour des professeurs réellement formés. Et puisque cette formation est toujours inachevée, nous devons réclamer la mise en place d'une réelle formation continue. On ne saurait, enfin, oublier la revendication d'un rétablissement des horaires ; notre ancien mot d'ordre ­ pas moins de quatre heures par classe et pas plus de quatre classes par professeur ­ garde toute sa légitimité.
Ces quelques points ­ mais il y en a bien d'autres ­ nous rappellent que le combat pour la philosophie dans l'institution est loin d'être achevé.


Le 22 août 01
Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP

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Editorial du 4 décembre 2001

 

L'EDUCATION POLITIQUE

" Et ils résumèrent leur vie.
Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. "
(G.Flaubert, L'éducation sentimentale,
L. de poche, p.470)

 

Il est devenu fréquent qu'avant des échéances électorales ou au lendemain d'élections, les éditoriaux de la presse craignent ou déplorent la baisse de la participation populaire et la désaffection des jeunes pour qui le jeu politique ne serait qu'affaire de professionnels intéressés. Nos élèves seraient revenus de la politique avant même d'y avoir participé.
Une analyse, devenue familière, soutient que le triomphe du libéralisme économique constituerait les individus comme des producteurs et des consommateurs liés par les règles du marché qui s'étendent à la totalité des sphères de la vie. Mais il apparaît que le lien économique et marchand n'est pas suffisant à la cohésion sociale : le chômage et les nouvelles pauvretés, la délinquance et le sentiment d'insécurité, les révoltes devant les dérapages du profit font revenir l'idée de citoyenneté. Toutefois, quand une idée, une valeur, font l'objet d'une interrogation collective, c'est qu'elles ne vont plus tout à fait de soi.
Dans notre imaginaire collectif, cette notion de citoyenneté renvoie aux temps héroïques de la Révolution française ou de la troisième République. Elle est liée à l'engagement politique, au service d'une cause nationale, à l'exercice d'un devoir, et s'exacerbe dans les temps de crise. Or, dans une société tournée vers la production et la consommation des biens, nous sommes plus des individus que des citoyens. Le modèle libéral de la vie politique et sociale, centré sur la garantie de la liberté individuelle, se méfie de toute emprise de l'Etat sur la vie des individus et tient donc en suspicion toute exaltation du devoir citoyen. Dès lors, le retour de l'idée de citoyenneté accompagne la reviviscence du modèle républicain de la vie politique.
Dans le modèle républicain, la politique est constitutive du processus de socialisation, elle est la formation de l'opinion et de la volonté dans l'espace public. L'Etat est compris comme une communauté éthique qui suppose une conception participative du citoyen qui agit non pas simplement en fonction de son intérêt, mais en vue de la constitution d'une communauté d'action. C'est l'ordre juridique objectif qui rend possible l'égalité, l'autonomie et le respect de chacun. Quant à la formation démocratique de la volonté politique, elle institue la société en tant que communauté politique. D'où l'importance de l'éducation du citoyen dans le modèle républicain : c'est la république qui institue le citoyen.
Mais encore faut-il avoir une idée claire de cette notion. Elle est trop souvent employée à tort et à travers ; c'est ainsi qu'on entend parler d'entreprise citoyenne, de citoyenneté lycéenne ou de campagne citoyenne lorsqu'il s'agit d'inciter les masses à tel ou tel comportement. La citoyenneté est confondue avec la "civilité", c'est-à-dire l'aptitude au respect des règles de la vie sociale.

L'introduction d'un enseignement d'éducation civique, juridique et sociale dans les lycées vise-t-il à instituer une conscience civique ou à instaurer une bonne socialité dans ce corps indocile qu'est la jeunesse ? Le projet d'éduquer le citoyen présuppose que la citoyenneté est susceptible d'apprentissage. Mais le fait d'être citoyen est d'abord déterminé par la loi qui fixe les conditions d'appartenance au peuple actif, c'est-à-dire l'exercice du droit de vote et l'éligibilité. La politique est à la fois affaire de jugement et de décision : il n'y a pas de politique sans action, c'est-à-dire le vote, le militantisme de parti, la participation à la formation de l'opinion publique ou l'exercice de responsabilités politiques. L'éducation civique est-elle une éducation politique ?
L'école n'est pas, en tant que telle, à l'abri des conflits d'intérêts et de pouvoir, mais elle n'est pas un lieu de décision politique. L'espace de la classe est celui d'un apprentissage du jugement critique et du dialogue avec la culture, mais non un espace de décision. Eduquer le citoyen à l'école c'est peut-être moins l'initier à la politique que lui permettre de s'interroger sur les principes du politique ­ ce qui, bien sûr, est fondamental ­ et le doter de la possibilité de penser, de juger et d'agir rationnellement en politique. Mais le débat argumenté en classe n'est pas encore politique et recèle le risque de réduire, dans l'esprit de l'élève, l'activité du citoyen à la simple expression de l'opinion. (Voir dans ce numéro l'article de L.Gerbier)
Pour cette éducation à la citoyenneté, était-il nécessaire d'introduire un nouvel enseignement ? L'histoire, la littérature, les sciences économiques et sociales ou la philosophie n'étaient-elles pas pertinentes ? L'ECJS apporte-t-elle un cadre nouveau ? Ses conditions d'exercice lui permettent-elle une réelle efficacité ? A-t-elle des effets pervers sur l'enseignement des autres disciplines ? L'APPEP souhaite que les professeurs de philosophie, appelés à assumer cette " éducation ", dressent rapidement un bilan et exercent leur jugement critique.
Nous pouvons toujours souhaiter que nos modernes Frédéric et Deslauriers deviennent moins désenchantés que les héros de Faubert sur leur éducation politique. Mais, bien plus tard, revenant sur leurs années de lycée, pourront-ils dire que " c'est là ce que nous avons eu de meilleur ! " (idem, p.471) ?


Le 4 décembre 2001
Edouard AUJALEU
Président de l'APPEP

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Editorial du 20 février 2002

 

LE CONCOURS NECESSAIRE

 

Chronique d'une crise annoncée

Le renouvellement des générations atteint aussi le corps professoral. Depuis des décennies, le nombre des élèves scolarisés dans le secondaire général, technique et professionnel a considérablement augmenté, imposant un important recrutement de professeurs. Mais le temps faisant son office, une génération d'enseignants ­ celle du " baby boom " ­ va partir à la retraite dans les années futures. Il est du devoir des pouvoirs publics d'anticiper ce phénomène et de prévoir un plan pluriannuel de recrutement.
Pour ce qui concerne la philosophie, il faudrait éviter les errements qui ont fait qu'en quelques années, le nombre des postes au CAPES externe a augmenté considérablement jusqu'à atteindre le chiffre de 300, puis a décliné assez brutalement jusqu'à 53 ­ ce qui, à la fois, désorganise les formations universitaires et désespère les étudiants qui, soucieux de préparer les concours pour s'engager dans la carrière d'enseignant, ne peuvent savoir, au seuil de leurs études, si un réel débouché leur sera offert.
Parallèlement, les formes de concours se sont multipliées : on a dénombré pas moins de six concours publics (agrégation interne et externe, capes externe et interne, capes spécifique et capes réservé) auxquels il faut ajouter la nouvelle troisième voie de concours et quatre concours pour le privé. Le souci louable de résorption de la précarité ne devrait pas masquer un abandon des exigences " scientifiques " dans le recrutement. En ce sens, la récente création d'un " examen professionnel ", qui n'est pas un concours, nous paraît inquiétante. Peut-on vraiment s'assurer de la maîtrise d'une discipline au simple examen d'un curriculum vitae professionnel et d'un entretien avec un jury ?
Le besoin de professeurs ne devrait pas justifier un recrutement à n'importe quel prix. La qualité des maîtres est fondamentale pour la formation des élèves et ce serait faire preuve d'un mépris pour l'école et le savoir que de croire que n'importe quelle " expérience professionnelle " peut remplacer une solide formation universitaire constamment entretenue par la pratique d'une discipline. Plutôt que d'engager dans l'urgence des vacataires, ne serait-il pas plus judicieux d'offrir plus de postes aux concours externes ; il existe un réel vivier d'étudiants sérieux et enthousiastes qui, malgré la persistante représentation médiatique des difficultés du métier, souhaitent enseigner la philosophie.
La dualité des concours (CAPES, agrégation) paraissait un temps menacée en philosophie ; il semble que cela ne soit plus à l'ordre du jour. Mais le déséquilibre du nombre des postes en faveur de l'agrégation pose problème. Les admis à l'agrégation ne sont pas autant de nouveaux professeurs du second degré : les normaliens tentent de rejoindre l'université et les certifiés, déjà en poste, continuent de passer avec succès ce concours. Le CAPES reste essentiel à plus d'un titre. Pour les étudiants des universités de province, moins bien dotées que les parisiennes et qui ont donc plus de difficultés à assurer une préparation complète à l'agrégation, le CAPES est plus aisé à préparer. Mais aussi, pour tous ceux qui ne sont pas des " héritiers ", le CAPES est une étape utile pour la préparation ultérieure de l'agrégation.

 

Le choix et la formation des professeurs

L'enseignement de la philosophie en classes terminales est élémentaire. Mais, pour instruire de l'élémentaire, il ne suffit pas d'avoir quelques éléments de la discipline ; cela suppose une grande maîtrise du savoir à enseigner. " En effet, ce que l'on ne possède point ou ce que l'on ne sait pas, on ne peut ni le donner à un autre ni le lui enseigner" (Platon, Le banquet, 196 e). Il est possible que la compétence " scientifique " ne suffise pas à faire le bon professeur, mais son absence fait nécessairement le mauvais professeur. C'est en apprenant bien la chose à enseigner qu'on commence à apprendre à bien l'enseigner.
Pour reprendre une expression de B.Bourgeois (B.Bourgeois, Enseignement secondaire et enseignement supérieur de la philosophie : le concours nécessaire, Encyclopédie philosophique universelle, T.1, PUF), les concours de recrutement reposent sur le " concours nécessaire " du supérieur et du secondaire dans l'enseignement philosophique. Le choix des professeurs par le concours est le moyen le plus objectif de contrôler la maîtrise d'un savoir. C'est pourquoi les universitaires ne doivent pas oublier que, conjointement à leur tâche nécessaire de recherche et de communication de cette recherche, leur incombe la formation des professeurs ­ notamment dans la préparation des concours, mais aussi dans la formation continue que tous les professeurs réclament. Cette formation peut aisément prévenir les dérives sophistiques et rhétoriques des " nouvelles pédagogies ".
Le caractère national du concours est tout aussi fondamental. Il garantit à la fois l'égalité des candidats et l'universalité du savoir contrôlé. La régionalisation introduirait l'inégalité du recrutement et annoncerait, à terme, la mort des concours au profit d'examens locaux dont les critères pourraient être soumis à toutes sortes de pressions.
Serait-ce faire preuve d'élitisme républicain que de rappeler ces exigences ? Mais à moins d'accepter que n'importe qui peut enseigner n'importe quoi pourvu qu'il soit armé de techniques de gestion de la classe et d'animation de débats, le choix des professeurs par concours reste la procédure la plus authentiquement démocratique. Les esprits chagrins diront qu'il s'agit là d'une " exception française ". Mais est-ce vraiment un argument en faveur de l'abandon de cette pratique ? Ne serait-il pas souhaitable, au contraire, que cette exception devienne la règle et le modèle pour les autres pays européens ? Il nous revient donc de plaider l'excellence de cette institution partout où l'on veut bien nous entendre.

Le 20 février 2002
Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP

 

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Editorial du 8 avril 2002

 

L'ESPRIT DE L'ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE

 

" Le conflit des facultés a pour fin l'influence sur le peuple, et cette influence elles ne peuvent l'acquérir que dans la mesure où chacune peut lui faire accroire que c'est elle qui s'entend le mieux à contribuer à sa félicité, alors que, en ce qui concerne la manière dont elles pensent le réaliser, elles sont absolument opposées l'une à l'autre. " (Kant, Le conflit des facultés, Vrin, p. 30)

 

Un nouveau conflit des facultés ?

Depuis plus de deux ans la querelle des programmes met en scène ce qui pourrait s'apparenter à un nouveau conflit des facultés ou plus justement à un conflit des orientations dans le savoir entre l'orientation pédagogiste et l'orientation critique, entre la visée d'un savoir pragmatique et celle de l'autonomie intellectuelle.
La logique du pédagogisme pourrait se résumer ainsi :
Son objectif initial est scolaire : arriver à ce que les élèves obtiennent la moyenne aux épreuves du baccalauréat ; mais au-delà, la visée est clairement pragmatique : donner un " billet d'entrée " pour la vie socio-économique.
Mais un constat révèle l'inaboutissement de cet objectif : la massification (que l'on confond souvent avec la démocratisation) de l'enseignement a changé le " public " des classes ; l'élève nouveau est incapable de rédiger une dissertation et la faiblesse des notes au baccalauréat témoignerait de l'échec de l'enseignement philosophique.
De là, se déduiraient les remèdes : modifier le contenu de l'enseignement philosophique jugé trop élitiste (le terme revient comme un leitmotiv) et la nature des épreuves de l'examen jugées trop difficiles. La solution consisterait à calquer la philosophie sur les autres matières. Le programme devrait énoncer des contenus strictement déterminés qui s'apparenteraient à l'histoire des idées et l'épreuve de l'examen pourrait contrôler l'acquisition des ces connaissances objectives. Enfin, une adaptation de la philosophie à " son époque " permettrait tout à la fois de rompre avec le passéisme d'une corporation qui refuserait le changement et d' " intéresser " les élèves.

Le souci louable de l'élève ne doit pas masquer le fait que cette orientation est ruineuse pour l'enseignement philosophique. Celui-ci n'a pas pour fin unique un savoir " professionnalisant ". Si l'usage de la raison critique est requis dans l'exercice d'un métier, il est plus fondamentalement le moyen de la formation de soi de l'individu. Le constat de l'échec du baccalauréat est largement faussé. Il n'est pas vrai que la liste des sujets soit infinie ; c'est méconnaître le travail patient et sérieux des commissions de choix des sujets qui n'oublie jamais l'intérêt des élèves. Quant à la légende de la faiblesse des notes de philosophie au baccalauréat, il n'est qu'à consulter les derniers chiffres. Mais surtout, il faut dénoncer le raisonnement spécieux qui fait adapter une discipline à l'examen et non l'inverse. Quant aux remèdes, il ne s'agit pas moins de l'abandon de l'esprit de la philosophie elle-même. D'ailleurs, un des thuriféraires du " renouveau " ne déclarait-il pas au journal Le Monde " qu'il faut cesser de confondre philosophie et enseignement de la philosophie ". Naguère, F. Châtelet dénonçait dans ce qu'il nommait la P.S.U (philosophie scolaire et universitaire), mélange d'idéalisme et d'éclectisme, un vernis idéologique consensuel pour les enfants des classes dirigeantes. Je crains que l'orientation pédagogiste nous offre un équivalent pour les masses. Oublier l'intempestivité de la philosophie et vouloir l'adapter à son temps, c'est courir le risque de la voir très vite inadaptée. Un coup d'oeil sur de très anciens programmes montre bien cette tentation des pouvoirs de mobiliser idéologiquement la philosophie. Le programme de 1902 recommandait d'insister " tant à propos de la morale personnelle que de la morale sociale, sur les dangers de l'alcoolisme et sur ses effets physiques moraux et sociaux : dégradation morale, affaiblissement de la race, misère, suicide, criminalité " et celui de 1925 incluait les " devoirs des nations colonisatrices. "
Qu'est-ce qui est demandé à un cours de philosophie ? Non pas d'exposer des contenus de pensée comme des résultats, mais d'exercer l'élève à interroger la pertinence et la légitimité d'énoncés et de pratiques. Repérer et évaluer des principes, confronter les faits et les savoirs à ces principes, apprécier leurs conséquences par une démarche méthodique : voilà bien les règles de l'enseignement philosophique. Ce qu'est tenu d'enseigner le professeur et ce que doit apprendre l'élève, c'est, comme nous l'écrivons P. Osmo et moi-même dans la lettre réponse au journal Le Monde (voir le texte dans ce même numéro), " l'apprentissage et la pratique, moins de doctrines comme telles, que du pouvoir à la fois critique et constructif de la méthode dans la pensée. "

 

Les programmes " Fichant "

Les projets de programmes, pour les séries générales et pour les séries technologiques, proposés par le groupe d'experts présidé par M. Fichant ont le grand mérite de renouer avec cet esprit de l'enseignement philosophique. La présentation conjoint savoirs, réflexion et critique dans une visée commune. Elle ne s'autorise pas d'une analyse du contexte de l'enseignement philosophique, non pas parce que cet enseignement pourrait être décontextualisé, mais parce qu'une analyse particulière ne saurait s'imposer comme préalable à la réflexion. Le choix des notions obéit à un souci de cohérence sans volonté encyclopédique, et permet au professeur comme à l'élève d'exercer leur capacité de problématisation sans imposer des questions déjà formulées. Certains pourront regretter la présence ou l'absence de telle ou telle notion; mais en ce domaine, l'unanimité est impossible. L'extension de la liste des auteurs répond à un voeu massif, même si le choix des auteurs " à astérisque " risque d'ouvrir un débat sans fin. Enfin, il faut saluer l'effort pour préciser les exigences de base du travail philosophique des élèves aussi bien à l'écrit -dans la dissertation et l'explication de texte - comme dans les interventions orales.
Il serait donc souhaitable, pour l'enseignement philosophique, que le Ministère décide l'adoption de ces programmes dès la rentrée 2002. Le bureau national de l'association a voté une motion en ce sens.
Mais il faut se garder de l'illusion de croire que l'adoption d'un programme résoudra les problèmes de l'enseignement philosophique. On a prêté au programme plus de vertu qu'il n'en a. Nécessaire pour définir un cadre commun de l'enseignement, il ne peut résoudre les difficultés de l'exercice même de la pensée et ne remplace pas l'art pédagogique du professeur et son engagement intellectuel comme l'effort patient de l'élève pour acquérir son autonomie de pensée.

Le 8 avril 2002
Édouard AUJALEU
Président de l'APPEP

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Editorial du 26 août 2002

REFONDATION ?

La crise des programmes que connaît l'enseignement philosophique ne peut paraître étrange qu'à ceux qui ignorent que, dans son histoire, la philosophie, aussi bien dans sa définition que dans sa visée et ses pratiques, est loin d'être univoque. Cette singularité de la philosophie se manifeste dans la pratique de son enseignement. Il est impossible de vouloir uniformiser le " cours de philosophie ". Pour apprendre à philosopher à ses élèves, le professeur adopte un style et des références qui lui sont propres parce qu'un cours de philosophie est un engagement de pensée. Mais parce que l'institution scolaire est amenée à évaluer des compétences dans le respect de l'égalité de tous, il est nécessaire d'adopter des normes communes. Cependant, comme nulle autorité, aussi légitime soit-elle, ne pourrait imposer une doctrine officielle sans détruire l'essence même de la philosophie qui est la liberté de penser, la difficulté est patente. Le problème n'est pas nouveau ; en 1991, en créant la revue L'école des philosophes, des collègues de philosophie définissaient la seule solution acceptable : " Il est nécessaire de constituer un débat libre et ouvert entre les professeurs de philosophie afin de s'entendre sur la définition d'une idée régulatrice de leur enseignement et sur les exigences pratiques qui peuvent en résulter " (J.F.Robinet, La philosophie et sa pédagogie, L'école des philosophes, n°1, C.R.D.P Lille).
Les débats de ces dernières années témoignent que le chantier est loin d'être clos : l'enseignement philosophique est sommé de légitimer son sens, sa finalité et ses pratiques. La situation institutionnelle s'apparente à un puzzle, construit au hasard des réformes successives et dont les pièces sont de dimensions différentes. Par exemple, le quota horaire consacré à la philosophie est extrêmement inégal suivant les séries (deux, trois, quatre ou huit heures). Or, le volume horaire attribué à une discipline n'est pas sans incidence sur la nature de son enseignement. L'ambition traditionnelle d'un enseignement philosophique qui couronne les études secondaires en effectuant la synthèse des lettres et des sciences est-elle encore possible et même pensable ? D'autre part, le professeur de philosophie peut apparaître comme l'enseignant " tout terrain " capable ­ au nom d'une supposée interdisciplinarité originelle ­ d'animer des T.PE ou des débats d'E.C.J.S. Le risque, pour la philosophie, est de se présenter comme une discipline " molle " dont les contenus et les méthodes seraient de moins en moins perceptibles et dont on se demanderait, à terme, si elle a encore quelque utilité à l'école.

Les professeurs de philosophie doivent donc impérativement réfléchir ensemble et s'exprimer librement sur au moins quatre questions :
- quelle place pour la philosophie dans l'école et pour quelles finalités ?
- selon quels contenus ?
- selon quelles modalités pédagogiques ?
- et selon quelles formes d'évaluation ?
Notre association, en partenariat avec l'APPAP (Poitiers) et l'association pour la philosophie de Lyon, souhaite organiser rapidement des assises de l'enseignement philosophique pour rétablir le dialogue entre les professeurs de philosophie et déboucher sur une clarification nécessaire de notre enseignement.

Si nous pensons que la finalité de l'école n'est pas seulement la transmission de savoirs monnayables dans la vie professionnelle, mais aussi l'apprentissage du libre usage individuel de la raison, il est urgent de réaffirmer la nécessité d'un enseignement philosophique à l'école.

E.Aujaleu
Président de l'APPEP
Le 26 août 02

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Editorial décembre 2002

EXTENSION DU DOMAINE DE LA REACTION

" Alors il étendit les bras du côté de Sion; et, la taille droite, le visage en arrière, les poings fermés,
lui jeta un anathème, croyant que les mots avaient un pouvoir effectif. "
FLAUBERT, Trois contes, "Hérodias", I.

Vous avez dit réactionnaire ?
Les gazettes bruissent de cette nouvelle interpellation des intellectuels dont les médias français sont si friands. Gageons que cette polémique d'hiver se dissipera au printemps faute de densité suffisante.
Au sens le plus général, le réactionnaire est celui qui refuse les acquis de la " modernité " pour préconiser un retour nostalgique au passé et à l'ordre ancien. Mais c'est surtout une notion polémique et un étrange anathème qui peut être proféré aussi bien par le révolutionnaire contre l'ennemi de classe que par le libéral contre celui qui refuse le culte de la nouveauté et de la mobilité propre à l'individu moderne. Certes, le nouveau réactionnaire n'est plus le nostalgique des temps aristocratiques, c'est le républicain qui s'inquiète des " progrès " de la démocratie libérale. Mais comme le dit très bien M.Gauchet ; " La démocratie est le régime qui vit de sa propre critique, d'où d'ailleurs l'impossibilité de l'enfermer dans une essence. C'est le régime dans lequel les gens réfléchissent sur leur régime et le changent" (Interview dans l'hebdomadaire Marianne n° 293, du 2 au 8 décembre 2002). Aux jeux des masques, l'homme de droite s'afficherait républicain et l'homme de gauche mal assuré, démocrate.
Appliquée à l'enseignement, l'opposition du réactionnaire et du progressiste se dévoilerait dans une série de dichotomies : l'école sanctuaire contre l'école ouverte, le savoir contre la pédagogie, l'instruction contre l'éducation, l'éveil de l'esprit critique contre les compétences professionnalisantes, la formation du citoyen contre le développement personnel de l'individu mobile. Ces oppositions ne sont pas fausses, mais singulièrement réductrices ; elles ne sont, au mieux, que des idéaux-types et l'on pourrait réclamer, de la part de ceux qui se targuent de penser les enjeux du temps, un peu plus de dialectique.
Est-ce vraiment être réactionnaire que de penser que le savoir peut être émancipateur et que son acquisition suppose une discipline de la pensée, que la laïcité est un principe et une valeur qui ne se réduit pas à la tolérance des diverses expressions communautaires, que la pédagogie n'est pas une simple collection de recettes pour intéresser les élèves, que l'école a moins besoin de grillages que de professeurs et de personnels suffisants pour instruire et éduquer, que l'ouverture sur la vie ne se réduit pas à l'adaptation au marché ?

La modernité: un projet inachevé*.
La notion de modernité n'est pas aisée à cerner ; elle peut s'appliquer à des domaines divers : l'esthétique, les sciences ou la politique ; elle évolue avec le temps : de la querelles des anciens et des modernes à Baudelaire en passant par les Lumières ; son contenu de sens n'est jamais tout à fait identique.
On peut toutefois esquisser quelques points de repères (trois en l'occurrence):
1 - Les Lumières se sont conçues elles-mêmes comme modernes par un mouvement de rupture avec le passé et l'expression d'un projet progressiste qui consistait à la fois à développer selon leurs lois propres les sciences objectivistes, les fondements universalisables du droit et de la morale et l'art autonome et d'autre part à libérer les potentiels cognitifs ainsi constitués pour les rendre utilisables par la pratique en vue d'une transformation rationnelle des conditions d'existence.
2 - Hegel a élaboré un concept philosophique de la modernité. C'est à la fois, une notion historique (les temps modernes autour de 1500 ­ découverte du Nouveau Monde, Renaissance et Réforme) ; la conscience de l'esprit du temps ; ce qui puise sa normativité en elle-même ; le principe de la subjectivité, c'est-à-dire la liberté et la réflexion (l'individualisme, le droit à la critique, l'autonomie de l'action et la philosophie idéaliste).
3 - Le tableau de la modernité brossé par les classiques de la théorie sociale (Max Weber,
Emile Durkheim et Georges Herber Mead) présente les traits suivants qui sont autant d'aspects du développement du rationalisme : Laïcisation de la culture ; autonomisation des systèmes scientifiques, juridiques et artistiques ; institutionalisation des deux grands systèmes d'activité rationnelle par rapport à une fin que sont l'activité économique (l'entreprise capitaliste) et l'activité administrative (l'appareil bureaucratique d'Etat) ; la culture de l'individualité.

La modernité a donc élevé la raison au titre de norme fondamentale de la connaissance et de la pratique humaine. Mais elle a suscité des positions critiques qui ont un noyau commun : la raison ne dénonce toutes les formes apparentes d'oppression et d'exploitation que pour y substituer l'intangible domination de la rationalité elle-même. Les moyens de la prise de conscience et de l'émancipation deviennent autant d'instruments d'objectivation et de contrôle. D'où la nécessité de venir à bout de ce positivisme de la raison. La critique de la modernité ne saurait être assimilée à la réaction lorsqu'elle pense la modernité comme un projet inachevé. Elle pourrait se penser dans trois directions :
- contre le " post-modernisme ", marquer son attachement au pouvoir émancipateur de la raison ;
- contre le " positivisme ", souligner la liaison de la connaissance et de l'intérêt ;
- contre le " communautarisme ", développer les possibilités pour la raison de fonder des normes indépendantes des contextes culturels.

Chacun sera juge du caractère " réactionnaire " de ce programme.

E.Aujaleu
Président de l'APPEP
Décembre 2002

*J'emprunte cette expression à J.Habermas, Conférence pour le prix Adorno, in Critique n° 413, oct. 1981

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Editorial février 2003

UN ROI SANS DIVERTISSEMENT

 

" Qu'on en fasse l'épreuve : qu'on laisse un roi tout seul, sans aucune
satisfaction des sens, sans aucun soin de l'esprit, sans compagnie,
penser à lui tout à loisir ; et l'on verra qu'un roi sans divertissement
est un homme plein de misères. " (Pascal, Pensées, 206, Pléiade)

 

" Les taureaux s'ennuient le dimanche " nous assurait un chanteur ; faudra-t-il ajouter : et les élèves les autres jours de la semaine ! (1) " Nos enfants s'ennuient à l'école " titre un journal du soir qui félicite le Conseil National des Programmes de se pencher enfin sur le fléau de l'ennui scolaire. Comment l'enfant-roi, après avoir été mis au centre du système éducatif, peut-il encore s'ennuyer ?
L'ennui n'est pas l'expression d'une pure subjectivité. Il n'y a pas d'ennui sans un système de valeurs reconnu et auquel on adhère. Pour le modèle dominant de l'individu occupé, l'ennui n'est pas seulement du temps perdu, mais une faute contre le bonheur, contre une existence tout entière consacrée au " développement personnel ". Chez un Pascal, l'ennui était la conscience métaphysique des limites de l'homme et de sa misère. Pour le surmonter, l'individu n'avait le choix qu'entre le divertissement et la foi ; une telle alternative n'est plus de saison en un temps où l'école doit faire face à la rude concurrence de l'industrie culturelle et des médias. De la société de consommation, on pourrait dire ce que Christopher Lasch attribue à la publicité : " Elle éduque les masses à ressentir un appétit insatiable, non seulement de produits, mais d'expériences nouvelles et d'accomplissement personnel. Elle vante la consommation, remède universel aux maux familiers que sont la solitude, la maladie, la fatigue, l'insatisfaction sexuelle. Mais simultanément, elle crée de nouvelles formes de mécontentements, spécifiques de l'âge moderne. Elle utilise et stimule le malaise de la civilisation industrielle. Votre travail est ennuyeux et sans signification ? Il vous donne un sentiment de fatigue et de futilité ? Votre existence est vide ? Consommez donc, cela comblera ce vide douloureux. " (2)
Si l'école ennuie, quels remèdes va-t-on employer ? Certains voudraient rapprocher l'école de la vie, en faire " un lieu de vie " (selon un slogan adopté par une chaîne de supermarchés !) par le développement d'un zapping scolaire : alterner débats, intervenants extérieurs, TPE, visites et voyages bref, faire varier l'offre et diversifier le " produit scolaire ". A vouloir concurrencer l'animateur, le professeur s'essoufflera vite. L'école ne peut être qu'intempestive par rapport à la culture médiatique : elle ne vise pas seulement à communiquer de l'information, mais à transmettre du savoir ­ ce qui suppose le lien critique à une tradition. La frénésie du nouveau s'accompagne d'un refus du passé qui témoigne moins d'un optimisme progressiste que du désespoir d'une société incapable de faire face à l'avenir. Contre une attention exclusive à l'instant et à l'événement, le savoir se rattache à la longue durée du passé culturel. Le professeur peut-il garantir à l'élève ce bonheur désinhibé, cette jouissance non perturbée que nous promettent les thérapeutes sociaux. Verra-t-on, comme après une catastrophe, une armée de psychologues venir soutenir les bacheliers traumatisés que les enseignants n'ont pas su préserver de la dépression ? Si l'univers de la marchandise produit des individus dotés d'un surmoi infantile et agressif, sans l'atténuation d'un idéal du moi social et moral, l'accès au savoir ne peut se faire sans une volonté de conversion des intérêts. Sans tradition et sans espoir, nos contemporains semblent assigner à l'école la tâche de " redonner du sens " dans le moment même où ils doutent qu'elle en soit capable et sans lui en donner les moyens.
Il est vain de chercher un remède à l'ennui scolaire dans le divertissement. Si l'école veut être fidèle à sa vocation de formation, elle doit être un espace de rupture avec l'environnement quotidien de l'élève ; elle doit ouvrir l'esprit de celui-ci à d'autres intérêts qu'il n'aurait pas perçus sans l'accompagnement du professeur. Le professeur de philosophie ne pourra sauver ses élèves de l'ennui que s'il réussit à faire comprendre aux élèves que l'enseignement philosophie est porté à la fois par " l'intérêt pour le maintien et l'extension de l'intersubjectivité d'une compréhension entre individus susceptible d'orienter l'action. " et par " l'intérêt pour l'émancipation à l'égard des puissances hypostasiées. " Il pourra même amener ses élèves à l'autoréflexion, c'est-à-dire à penser leur ennui comme dimension de la condition humaine, avec Pascal, ou comme nausée devant l'existence et angoisse de la liberté, avec Sartre. Ni animateur, ni thérapeute, ni guide spirituel, il ne peut leur épargner la rude tâche d'élaborer leur propre " projet existentiel ".

E.Aujaleu
Président de l'APPEP
Février 2003

(1) Si ce rapprochement choque certains, je m'autorise de l'éminent neurobiologiste J.D. Vincent qui déclarait dans une interview au SNUIPP: " on sait que les animaux s'ennuient. Vous le voyez dans les zoos. Ils s'agitent, ils tournent, ils ont une activité qui n'est plus liée à un but. " Si les rats s'ennuient lorsqu'ils ne sont pas stimulés, comment stimulera-t-on nos élèves ?
(2) Christopher Lasch, La culture du narcissisme, 1979, Climats, p.109

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Editorial mars/avril 2003

LE PRIX DU SAVOIR

" Le savoir et l'argent n'ont aucune commune mesure. "
(Aristote, Ethique à Eudème, VII, 10)

Nul ne contestera que le savoir a un coût. Mais de quoi parle-t-on ? d'un coût moral ou d'un coût financier ?
Le professeur de philosophie ne peut plus, avec Platon, condamner totalement les Sophistes, lui qui est rémunéré ­ certes, par l'Etat et non par ses élèves ­ pour son enseignement. Il vaut mieux ne pas songer à ce que deviendrait l'enseignement de certaines disciplines s'il fallait que le professeur vive des dons de ses élèves ! Le savoir s'évalue aussi à ce qu'il en coûte d'efforts, de sacrifices et de remises en cause de ses assurances ou certitudes. C'est ce que M.Hénaff nomme le " prix symbolique de la vérité " (1). Mais qu'advient-il lorsque la logique marchande en vient à occulter sinon à faire disparaître la valeur symbolique du savoir ?
Le libéralisme et l'utilitarisme semblent gagner tous les secteurs d'activités des sociétés développées, au point que l'O.M.C envisage une application des lois du marché concurrentiel à l'enseignement, dès lors soumis à la logique de l'offre et de la demande de savoir. Tout comme la marchandise, le savoir pourrait bien prendre un caractère " fétiche " où il perd ses qualités au profit d'une quantification abstraite, mathématique ­ son prix sur le marché. N'assistons-nous pas, en France, à un semblable mouvement ?

Le local et le flexible
Les projets de dérégulation et de décentralisation qui ont pour objectif avoué une meilleure " gestion de proximité " ne masqueraient-ils pas un abandon de l'enseignement à la logique marchande ? La décentralisation en matière d'éducation est un phénomène européen aux justifications multiples : lutte contre l'échec scolaire, rigueur budgétaire, refus des bureaucraties centralisatrices au profit d'une gestion plus " humaine ". La flexibilité est toujours invoquée comme remède à la rigidité bureaucratique : des établissements plus autonomes et concurrentiels permettraient une adaptation plus rapide et plus spontanée aux besoins changeants de la production et des marchés. Ainsi le " proviseur-manager " peut " piloter " son lycée comme une entreprise, en vue d'améliorer, " à coût constant ", la productivité dont la presse se fera l'écho dans ses tableaux annuels des performances comparées, évaluées selon des instruments de mesures adéquats qui permettront aux parents consommateurs d'effectuer rationnellement leur choix. Dans ce contexte, on comprend que la détermination de la tâche du professeur en heures d'enseignement n'apparaît plus comme compatible avec une bonne gestion des ressources humaines et que l'on songe à mieux " diversifier " ses tâches.
Les vertus du local sont-elles si incontestables ? Adapter trop strictement les enseignements d'un lycée technologique aux entreprises d'une région, n'est-ce pas se soumettre aux aléas des faillites ou des reconversions ? Qu'entend-on au juste par l'expression de " besoins différenciés " des élèves ? Si aptitudes et intérêts sont heureusement divers, n'est-il pas dangereux de concevoir le lycée comme un supermarché du savoir où l'offre est censée répondre aux demandes différenciées des consommateurs que sont alors les élèves et leurs parents ? Qui décidera ­ et au nom de quoi - que telle classe de T.S n'a besoin que de 3 heures de philosophie au lieu de 4 heures, qu'il est nécessaire de renforcer l'enseignement de mathématique au détriment de l'histoire et géographie ? Prenons garde à ne pas confondre la démocratie de proximité avec les jeux de pressions communautaires, parentaux ou patronaux.

Une autonomie contre une autre.
En un sens économique, l'autonomie d'une entreprise ou d'un établissement, comme celle du travailleur, réside dans la recherche de la performance dans un contexte hiérarchisé. Mais pour le philosophe, l'autonomie est tout autre chose : c'est surtout la capacité à s'arracher aux déterminations socio-culturelles pour pouvoir exercer sa raison critique aussi bien dans la pensée que dans l'action. Il est à craindre que le second sens s'efface au profit du premier.
Cette transformation de l'éducation en service mériterait un débat national : qu'attendons-nous de l'Etat ? quels savoirs communs pour des citoyens que la compétition économique divise ?
Dans l'acte d'enseigner, tout autant que d'échange, il s'agit d'un partage qui instaure un lien symbolique entre les individus. Serait-ce faire preuve d'un idéalisme impénitent que de penser que l'enseignant authentique ne pourra jamais se réduire à un prestataire de service, parce que dans la transmission du savoir, il y a toujours quelque chose de soi qui se donne ­ et qui est hors de prix. Rêvons un peu au jour où nos élèves pourraient consentir à cette remarque d'Aristote : " Telle est encore, semble-t-il, la façon de nous acquitter envers ceux qui nous ont dispensé leur enseignement philosophique ; car sa valeur n'est pas mesurable en argent, et aucune marque de considération ne saurait non plus entrer en balance avec le service rendu, mais sans doute suffit-il, comme dans nos rapports avec les dieux et avec nos parents, de nous acquitter dans la mesure où nous le pouvons. "

E.Aujaleu
Président de l'APPEP
19 avril 2003

(1) M.Hénaff, Le prix de la vérité. Le don, l'argent, la philosophie. Seuil, 2002
(2) Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 1, 1164 b 1-7

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Editorial mai/juin 2003

Lettre écrite à un Ministre parisien
Par un professeur de province
Sur le sujet des disputes présentes dans le pays

Monsieur le Ministre

Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d'hier, lorsque j'ai reçu votre lettre ainsi que tous mes collègues. Certains d'entre nous en ont conçu quelque humeur et ont usé de votre livre de manière fort désinvolte ; ce qui a eu l'heur de fâcher quelques Messieurs de la Sorbonne qui prononcèrent une docte condamnation des biblioclastes (1). J'entends bien que les autodafés ne témoignent guère d'un progrès de la culture. Si certains professeurs ne se sont point livrés à ces extrémités, ils n'en ont pas moins jeté votre ouvrage sans le lire. Comment expliquer une telle conduite inexcusable pour qui fait profession de transmettre des savoirs dont le livre est le véhicule majeur ?
Ce qui rend précieuse l'acquisition d'un livre c'est qu'elle est l'objet d'une démarche personnelle. L'envoi massif de votre " Lettre à tous ceux qui aiment l'école " s'apparentait plus à une campagne de promotion d'un " produit d'appel " de l'univers consommatoire qu'aux nécessités de la communication savante. D'aucuns ont pris votre missive pour une lettre pastorale en lieu et place du débat attendu. Qu'un ministre rende raison de son action ne peut être que louable, mais une maladresse dans la forme peut faire qu'à la fin de l'envoi, on ne touche point !
Mais venons en au fond qui est l'essentiel. Vous diagnostiquez un mal ­ l'incivilité, la violence, l'irrespect des savoirs et des maîtres ­ dont la racine serait plus sociale que scolaire. La cause de ce mal résiderait dans l'extension d'une idéologie de l'individualisme que l'on pourrait nommer (mais ce n'est pas votre terme) : hyperbolique, à laquelle vous opposez l'idéal républicain. L'affirmation de l'innovation contre la tradition, de l'authenticité contre le mérite, du divertissement contre le travail et de la liberté illimitée contre la liberté réglée par la loi, consacrerait le modèle de l'individu anarchique contre l'individu républicain, celui des droits de l'homme " abstraction faite de la communauté linguistique, culturelle, ethnique ou religieuse à laquelle il se sent appartenir " (p. 55) Si notre école a encore gardé quelques restes de l'idéal des Lumières ­ celui de l'émancipation par les savoirs ­ les professeurs ne peuvent que vous suivre lorsque vous dites qu'ils " ne veulent pas devenir des animateurs de vie de groupe " (p. 34)
Mais votre constat recèle un impensé. Cette fracture sociale ­ " décomposition du lien familial et constitution de ghettos sociaux " - qui réagit sur l'école n'est-elle pas aussi fondamentalement une fracture économique ? Or, de cette dernière, vous ne dites rien. Cet impensé devient manifeste lorsque vous tentez d'articuler l'analyse de la situation avec les propositions de solutions. La condamnation d'un libéralisme " idéologique " au nom du républicanisme débouche en fait sur des recommandations pratiques propres au libéralisme économique.
On ne peut que vous suivre lorsque vous voulez développer la lecture et l'écriture ainsi que promouvoir une culture générale des disciplines à l'université. Mais pour revaloriser la voie professionnelle, pour qu'elle puisse être perçue comme une " voie d'excellence ", il faut que les métiers sur lesquels elle débouche bénéficient d'une reconnaissance sociale qui passe par des transformations des conditions de travail et des salaires plus attractifs. Vous voulez garantir l'égalité des chances des étudiants " quel que soit le site universitaire où ils feront leurs études " (p. 116) ; mais l'autonomie des universités telle que vous la proposez est-elle vraiment la solution dès lors que votre vocabulaire devient celui de l'économie de marché et des entreprises : concurrence, compétition internationale, gouvernance, engagements de qualité Vous souhaitez " permettre à tous les enfants d'entrer dans un monde commun ", mais une régionalisation attentive aux " besoins locaux " est-elle la réponse adéquate ? La souplesse dans les dotations horaires est-elle compatible avec une conception " nationale " des savoirs et de la culture ?
Certes, nous avons appris de nos maîtres que l'universel abstrait ne pouvait se concrétiser qu'en s'incarnant dans le particulier, mais ils nous ont aussi mis en garde contre la dialectique de la raison qui, tout en promouvant l'efficacité rationnelle, sacrifiait l'universel. L'Etat-Nation est une figure historique et comme telle transitoire ; l'idéal républicain peut, en droit, s'incarner sous d'autres formes. Mais je suis au regret de vous dire que vous ne m'avez guère convaincu qu'il est mieux entretenu par les pouvoirs locaux.

Je suis, Monsieur le Ministre, votre humble et dévoué serviteur, provincial et néanmoins républicain

E.Aujaleu
Président de l'APPEP
Le 3 juin 2003

(1) Voir Le Figaro du 30 mai 2003

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Editorial septembre/octobre 2003

Questions pour un "Grand débat"

 

Que dans l'espace public les citoyens puissent s'interroger et réfléchir en commun, non plus seulement sur les problèmes économiques ­ le chômage, la RTT, le commerce international, la précarité ou le salaire des patrons ­ mais aussi sur l'avenir de l'école, ne peut être accueilli que favorablement. Quels savoirs ? quelle culture ? et quels principes devons-nous transmettre ? sont des questions qui sont au cur du pacte social qui unit les individus. Ce qui spécifie particulièrement l'individu démocratique, par delà les identifications culturelles et symboliques, c'est sa participation à la formation de la volonté générale. Que la formation de la volonté politique ne soit pas laissée aux seuls élus ou aux représentants mais soit l'objet d'un large débat public peut sembler plaider pour un modèle délibératif de culture politique commune. Nos gouvernants seraient-ils convertis aux thèses de Jürgen Habermas ? Il est permis d'en douter !

Politique et expertise

Le Premier ministre a installé une Commission du débat national présidée par M. Claude Thélot ; elle est chargée d'organiser le débat afin de parvenir à un " diagnostic partagé " de l'état actuel de l'école et de proposer des " lignes d'évolution " du système éducatif qu'une nouvelle loi d'orientation formalisera.
L'entreprise semble rationnelle, mais d'une rationalité plus administrative que politique, et me paraît couvrir le désarroi des politiques en mal d'esprit de décision.
Le débat sur l'école est loin d'être nouveau et, sans vouloir remonter trop haut, voilà près de quinze ans, depuis la loi d'orientation de 1989, la création des IUFM et le renouvellement des programmes, que l'on dispute des priorités respectives de la pédagogie ou des savoirs, du disciplinaire ou du " transversal ", que l'on s'inquiète de la montée de la violence scolaire, de la perte d'autorité des maîtres, que l'on s'interroge sur la place des parents dans l'école. Les principes eux-mêmes n'ont pas été absents du débat : l'objectif des 80 % d'une classe d'âge au niveau bac suffit-il à assurer l'égalité ? entre l'Université et les Grandes Ecoles, quelle formation et quelle sélection des élites ? Les jeunes filles voilées mettent-elles à mal le principe de la laïcité ? Certes, tout n'est jamais dit : on peut penser que certaines questions ont été mal posées, que la " couverture médiatique " a accentué les aspects polémiques et caricaturaux des positions respectives et qu'une réflexion plus sereine est nécessaire. Mais en matière de choix politique, il faut savoir achever un débat pour prendre des décisions, et toute décision entraîne rarement l'unanimité ­ l'espace démocratique est fondamentalement conflictuel. Or, il semble qu'on assigne à la " Commission Thélot " la mission d'aboutir à un consensus qui ferait apparaître les décisions plus comme une nécessité que comme un choix. On lui enjoint de parvenir à un " diagnostic partagé " ; mais rien n'est moins sûr ! On souhaite un débat non-partisan ; mais en quel sens ? S'agit-il d'ouvrir le débat au-delà des partis politiques ou de suggérer que, par delà les conceptions et les choix politiques, on pourrait atteindre une vision neutralisée, dépolitisée, bref " technique " de l'école ? On serait tenté de recommander aux politiques, en une injonction décalquée de Kant : agere aude ! et assumez les conséquences de vos choix !

Crise de l'école ou crise de la démocratie ?

Mais on ne refuse pas un débat et si l'occasion est donnée de sortir des schématisations par une réflexion commune, l'effort ne sera pas vain. En tant que représentant les professeurs de philosophie, l'APPEP est prête à faire part à la Commission de ses réflexions non seulement sur la place de la philosophie dans le système d'enseignement, mais sur le sens et les finalités de l'école.
Pour contribuer au diagnostic (dont je me garderai bien de penser qu'il sera partagé par tous !), je suggère trois lieux de la crise :
- Crise de la transmission collective du savoir. Lorsque l'accès au savoir et à la culture devient de plus en plus privé (la télévision, l'internet, l'échange marchand des informations), l'école perd une part de sa légitimation. Il faut alors se demander que devient l'école dans la " société des individus " ?
- Crise des formes et de l'ordre des savoirs. Si ce qui vaut est le nouveau, tout savoir patrimonial est invalidé (les auteurs anciens, l'histoire). Si le relativisme conduit au refus de hiérarchiser, l'article de journal " vaut bien " une page de Racine et comme le suggère la page de couverture d'un magazine hebdomadaire (1) , à la question des " Secrets du bonheur ", les réponses d'une actrice de cinéma, de la femme d'un ministre ou d'un leader politique sont tout aussi intéressantes que celle de Platon d'Epicure et de Spinoza !
- Crise du relais politique (c'est-à-dire de l'articulation individu/Etat). Les familles politiques ne semblent plus proposer des projets clairement identifiés et clairement différents, pour se contenter d'osciller entre un libéralisme inavoué et une social-démocratie inavouable. Face à une demande idéologique pressante (quelle vision du pays et de son évolution ?) on ne rencontre de la part du politique qu'une réponse pragmatique.

Plus qu'une crise de l'école n'assistons-nous pas à une crise de la démocratie ? les individus ne veulent plus rien devoir à la société et à ses institutions tout en exigeant tout d'elle : la sécurité, l'assurance, la formation. Serait-il incongru de suggérer à la Commision Thélot et à la Commission Stasi sur la laïcité de conjoindre leurs réflexions ? car, au-delà de l'école, c'est la refondation du pacte social qui est en jeu.

Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP
19 octobre 2003

(1) Le Point, 15 oct 2003

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Editorial novembre/décembre 2003

Supplément au Dictionnaire des idées reçues

 

" A une même époque, pour un même mot, il y a des concepts si différents ! " (1)

 

Les soubresauts du projet de réforme des universités me suggèrent d'ajouter modestement deux termes supplémentaires au Dictionnaire des idées reçues. Je suppose que Flaubert devait bien se douter qu'il s'agissait là d'une oeuvre inachevable.

HARMONISATION (Harmonisation européenne des diplômes ; dire aussi LMD) : méthode infaillible pour sortir de l'impasse académique française.

AUTONOMIE (Autonomie des universités) : recette pour se faire financer par les entreprises en vue de rattraper le niveau des U.S.A et du Japon.

Il est d'un intérêt indéniable d'aller puiser le savoir à sa source. Entre autres exemples, une génération française de philosophes fit, avant guerre, le pèlerinage à Fribourg et, dans les mêmes années, un jeune Lituanien ­ Emmanuel Lévinas ­ séjournait à Strasbourg. Si l'harmonisation des diplômes permettait une généralisation de cette situation, elle ne pourrait qu'être séduisante ; mais encore faudrait-il augmenter sérieusement le nombre des bourses pour ces étudiants voyageurs.
L'harmonie peut cacher des dissonances plus profondes qui concernent le contenu même des diplômes. Ceux-ci doivent contenir un certain nombre d'unités de crédit (ECTS) dont le contenu peut être aléatoire tant sur le plan disciplinaire (diminution des exigences en terme de référence à des savoirs établis) que sur le plan du nombre d'heures d'enseignement. L'idée même de diplôme national disparaît si l'on peut remplir son " panier garni " d'unités plus ou moins hétérogènes et transversales. Quant à la validation de l'expérience acquise, est-on assuré qu'elle sanctionne de véritables savoirs ? Pourra-t-on être encore certain, dans l'avenir, que l'étudiant licencié possédera une solide formation disciplinaire et non simplement une " culture générale dans la discipline ", si la première année d'étude n'est consacrée qu'à des découvertes pluridisciplinaires et s'il n'a acquis qu'un assemblage de savoirs fragmentaires ? Sera-t-il apte à suivre un véritable master de recherche, pour ne rien dire du niveau requis pour les concours d'enseignement ? Comment le CAPES et l'agrégation ­ débouchés importants pour les étudiants en philosophie ­ s'intègrent-ils dans l'architecture du LMD ?
Quant à la répartition géographique, ne s'oriente-t-on pas vers la pérennisation d'universités à deux vitesses : des petits collèges universitaires s'arrêtant à la licence, d'un côté, et de l'autre, des pôles d'excellence capables de rivaliser avec les grandes universités européennes ?

Depuis leur fondation médiévale, les universités ont vécu sous des lois spécifiques, partiellement différentes de celles qui valent pour le reste de la société. L'autonomie universitaire pourrait signifier que le savoir n'obéit qu'à ses propres normes, indépendamment des aléas de la politique et des pressions idéologiques. Ainsi elle pourrait être le lieu par excellence de la liberté de penser qui, comme Kant l'a fortement souligné, s'oppose à la fois à la contrainte civile et à la contrainte exercée sur la conscience, tout en permettant à la raison de ne se soumettre à aucune autre loi qu'à celle qu'elle se donne à elle-même.
Mais la signification actuelle de l'autonomie est l'émulation compétitive ! Puisque aussi bien le préjugé n'est que l'idée de l'autre, deux professeurs d'économie de l'Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC) signent un papier dans un journal du soir où ils pourfendent la gratuité et les diplômes nationaux, tout en faisant l'apologie de la concurrence (qui n'est peut-être elle-même qu'une idée reçue moderne) : " Là où est la concurrence (automobile, électronique, etc.), les progrès de la qualité, sous la pression du pouvoir de choix des utilisateurs, sont impressionnants. " On n'ose penser ce que deviendrait l'Université si une telle conception du savoir et de sa transmission, qui les assimile à la construction et à l'utilisation d'une machine, venait à se généraliser ! Selon nos économistes libéraux, la gratuité n'aboutirait qu'à la médiocrité : payer d'importants droits de scolarité serait à la fois un gage d'efficacité et de justice. A l'imitation des psychanalystes pour l'avancée de la cure, l'apprentissage du savoir serait d'autant plus intensif qu'il serait plus onéreux ! Toujours selon cette conception, le diplôme national provoquant un nivellement par le bas devrait disparaître au profit de formations différenciées et mieux adaptées aux besoins des entreprises locales qui seraient susceptibles de les financer. Si l'autonomie réside dans la possibilité de trouver des financements privés afin d'améliorer l' " offre " pour répondre à la " demande des usagers ", les universités de lettres et sciences humaines risquent d'être condamnées à l'austérité, à moins de convertir les disciplines traditionnelles et peu rentables ­ l'histoire, la philosophie, la littérature, etc. ­ en techniques de communication ou de gestion des groupes. Est-il vraiment souhaitable de transformer les universités en écoles de commerce ?

Au-delà d'une vision gestionnaire et comptable de l'Université qui la réduirait à la fonction d'insertion économique des individus, ne serait-il pas nécessaire pour définir ses missions fondamentales, de la penser aussi comme domaine de culture, car que serait l'Université sans la constitution et la transmission de la culture?

Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP
6 décembre 2003

(1) Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, Vrin, p. 17

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Editorial mars/avril 2004

Le principe responsabilité et l'art de gouverner

 

" L'homme d'Etat authentique estimera que sa gloire (qu'il peut très bien rechercher) consistera précisément en ceci qu'on peut dire de lui qu'il a agi au mieux des intérêts de ceux sur lesquels il exerçait le pouvoir, pour lesquels donc il le détenait. Que le " sur " devienne un " pour " forme l'essence de la responsabilité. "(1)

 

Le gouvernement n'a pas seulement en charge la gestion du présent, mais la préoccupation de l'avenir et, si l'on suit Hans Jonas, " tout art de gouverner porte la responsabilité de la possibilité d'un art de gouverner futur " (2). Il est de la responsabilité du pouvoir de veiller à la continuité des conditions de possibilité d'un espace démocratique. Cette possibilité d'un agir responsable suppose un investissement dans l'éducation, la recherche scientifique et la production culturelle.

On ne contestera pas la nécessité d'une saine gestion financière ­ toute politique a un coût ­ , mais le souci purement financier peut conduire à mettre en question l'avenir de la production et de la transmission culturelle. " L'Appel contre la guerre à l'intelligence ", lancé par la revue Les Inrockuptibles, a suscité bien des polémiques et on peut juger outré le titre qui prête au pouvoir une volonté délibérée de destruction de l'intelligence. De fait, la réponse s'est situé sur le même terrain, en accusant les intellectuels d'un mépris du peuple au travers des activités manuelles. On aurait souhaité un débat plus profond et on aurait pu souffler au Premier Ministre la référence aristotélicienne selon laquelle " l'âme est analogue à la main " et que " de même que la main est un instrument d'instruments, ainsi l'intellect est forme de formes " (3) ! Mais la critique adopte parfois, pour plus d'efficacité, le ton de la polémique. Celle-ci n'est pas obligatoirement affaire de rhétorique idéologique, et peut prendre la forme d'une philosophie " à coup de marteau " (Nietzsche polémiquait bien contre les " Philistins " de son temps !) La réduction des crédits de la recherche, la diminution des postes aux concours de recrutement d'enseignants, la précarisation des métiers de création artistique témoignent, au moins, d'une cécité ­ sinon d'un aveuglement volontaire ­ sur l'avenir.

Hanna Arendt pensait que les parents, en éduquant, assumaient non seulement la responsabilité de la vie et du développement de l'enfant mais aussi celle de la continuité du monde. On ne demande pas aux pouvoirs publics d'éduquer les citoyens ­ ils ne sont pas des enfants ­ mais de prendre en charge la continuité de la culture. Recruter et former des professeurs qualifiés est un élément fondamental de cette continuité. Comment dès lors interpréter la décision de réduire de manière drastique le nombre des postes aux concours du CAPES et de l'agrégation et celle d'amputer les journées de formation continue ? Faut-il voir de la désinvolture ou du mépris des étudiants dans le fait d'annoncer ces décisions la veille-même des concours ? Faut-il s'attendre à ce qu'on privilégie le recrutement de contractuels et de vacataires, que leur statut précaire rendra plus " souples ", par rapport aux lauréats des concours ? Ne sacrifie-t-on pas la qualité de l'enseignement sur l'autel de la souplesse gestionnaire ? La lecture du dernier rapport sur " l'examen professionnel " (l'une des multiples voies de recrutement à côté des voies classiques du CAPES et de l'agrégation) est éclairante à cet égard. Lorsque le jury constate que certains candidats n'ont que des connaissances philosophiques de seconde main et qu'il rappelle qu'enseigner la philosophie suppose " une maîtrise convenable des connaissances et des méthodes philosophiques ", il ne s'agit pas pour lui de stigmatiser la faiblesse des candidats, mais d'insister sur la nécessité d'un renforcement de la formation. Le Premier ministre a annoncé, le lundi 5 avril, la mise en place d'une procédure pluriannuelle de recrutement des enseignants. On ne peut que se réjouir de cette mesure qui permettra aux étudiants de connaître le nombre de postes offerts lorsqu'ils s'engagent dans des études. Mais encore faut-il que ce nombre corresponde à un véritable investissement sur l'avenir.

Cette responsabilité du futur est aussi celle qui est attachée à la recherche fondamentale, c'est-à-dire " la théorie pure dans laquelle aucun but du tout n'est défini, mais dont on attend simplement " quelque chose " en général qui un jour pourra profiter à quelque intérêt pratique-public " (4). On peut regretter que dans les protestations des chercheurs, ce soit surtout la voix des sciences " dures " ( sciences de la matière et du vivant) qui a été audible ; les universités des lettres et sciences humaines auraient-elles intégré l'idée que leurs recherches sont beaucoup moins " utiles " ? Or, si les conséquences technologiques de la recherche scientifique intéressent les conditions de vie des membres de la société, les questions portant sur le sens et les normes des rapports de l'homme à la nature et des hommes entre eux n'en sont pas moins essentielles. " Ces questions font entrer en jeu l'idée de l'homme : elle aussi fait partie de la responsabilité de l'homme d'Etat, c'est son contenu ultime et en même temps son contenu le plus proche, le noyau de sa totalité, le véritable horizon de son avenir (5). "

Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP
Le 21 avril 2004

(1) Hans Jonas, Le principe responsabilité, Cerf, 1990, p. 137
(2) id. p. 164
(3) Aristote, De l'âme, III 8, 432 a
(4) Hans Jonas, Le principe responsabilité, Cerf, 1990, p. 169
(5) id. p. 170

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Editorial mai/juin 2004

Que reste-t-il de nos débats ?

La Commission " Thélot " vient de publier Le Miroir du débat (1) qui a l'ambition d'être le reflet des débats sur l'Ecole qui se sont déroulés de septembre 2003 à mars 2004. Le principe même du débat était inattaquable si l'on consent à admettre que la démocratie repose à la fois sur la participation des citoyens, la qualité des délibérations, la transparence des décisions et la mise en jeu des responsabilités. La Commission se félicite de l'ampleur du débat : " à ces vingt-six mille réunions ont participé un million de personnes, dans les établissements scolaires et ailleurs. Le site Internet de la Commission a reçu quatre cent mille visites, quinze mille internautes y ont déposé cinquante mille messages. Mille cinq cents personnes ont écrit à la Commission ; trois cents associations et organisations, de jeunesse, familiales et de parents d'élèves, socio-économiques, culturelles et sociales, se sont exprimées. Le Parlement a lui aussi organisé un débat, ainsi que certains partis politiques. " Mais, outre que la quantité des interventions n'est pas obligatoirement un gage de leur qualité, il faut s'interroger sur la nature des contributions retenues.

Miroir, mon beau miroir

Ni sondage systématique d'opinions, ni véritable enquête sociologique où la collecte des données doit déboucher sur l'élaboration théorique, l'ouvrage laisse le lecteur perplexe, comme la Commission elle-même qui avoue à la fois que la synthèse de ces avis, contributions et réflexions est impossible et qu'il a fallu procéder " avec rigueur " à des synthèses. Certaines méthodes nous laissent dubitatifs : que penser de la réalisation complémentaire d' " enquêtes sur échantillons représentatifs [lesquels ?] et des entretiens qualitatifs " pour que puisse figurer " l'opinion moyenne, représentative " ? Comment est construit ce concept d' " opinion moyenne " ?
Le ton de la présentation laisse transparaître un certain positivisme puisque l'ouvrage est censé retracer " sans jugement de valeur " ce qui a été dit. Y aurait-il là un écho lointain de la neutralité axiologique wébérienne ? La métaphore du miroir induit l'idée de l'identité du reflet et de la chose sans distorsion possible. Or les miroirs peuvent déformer, voire mentir et les Blanches neiges ne sont pas toujours celles qu'on croit.
La fin de la présentation esquisse une classification des acteurs sociaux en trois pôles dont les opinions seraient divergentes, voire conflictuelles : parents et enfants d'un côté ­ représentant la " demande éducative " ­ , les enseignants ­ représentant l'offre ­ et les chefs d'établissements que la position d'interface ferait osciller d'un côté ou de l'autre. Une telle représentation est loin d'être neutre : certes, il ne s'agit pas de considérer le rapport des parents et des jeunes d'un côté et des enseignants de l'autre comme une lutte de classes, mais d'opposer plus subrepticement le peuple à une corporation dont on sous-entend qu'elle serait trop centrée sur ses intérêts. Les parents et les jeunes constituent-ils vraiment un bloc idéologiquement homogène indépendant de leurs conditions sociales ? Une recherche sociologique sérieuse sur la perception de l'Ecole n'aurait-elle pas dû s'interroger sur la genèse des opinions dans la tête des gens et prendre en compte leurs conditions socio-structurelles ?
La neutralité de la Commission est mise à mal lorsqu'elle est forcée de constater que les opinions émises restent " classiques " : on demande à l'Ecole de rendre les élèves capables de maîtriser ce qu'ils doivent savoir et d'éduquer au vivre ensemble, mais qu'elle ne peut le faire si les parents démissionnent de cette tâche qui leur incombe également. La Commission dit alors qu'elle s'est efforcée de " mettre en évidence les suggestions originales ". Il y a, derrière cette expression, tout le poids de l' " idéologie moderniste " qui fait de la nouveauté le critère du progrès. Cette course au " projet innovant ", c'est l'idéal du jogging : courir sans but, en pensant que cela maintient le fonctionnement de la machine.
Enfin, un des passages les plus curieux du rapport réside dans l'interprétation du vu général que l'Ecole redevienne l'Ecole de Nation. On s'attendrait à un développement sur les valeurs républicaines et on a un exposé sur la nécessité de privilégier la " demande éducative " sur l' " offre " : rien d'autre que le modèle marchand des rapports sociaux !

Les missions de l'Ecole

En septembre, la Commission fera des propositions au Ministre de l'Education nationale, en vue de la future loi de programmation. Mais le miroir des opinions est-il une base suffisante à l'élaboration de projets ? " Il n'y a que l'esprit de la critique pour faire que la science soit plus qu'un simple redoublement de la réalité par la pensée, et expliquer la réalité, cela veut toujours dire rompre avec la fascination du redoublement. Mais une telle critique signifie [...] la confrontation de l'objet avec son propre concept. Le donné ne se donne qu'au regard qui l'appréhende sous l'aspect d'un intérêt véritable, sous celui d'une société libre. " (2) La récollection empirique des opinions est aveugle sans la mise à jour des intérêts de connaissance et la construction même du concept de l'Ecole.
Si l'on veut qu'instruire et éduquer soient autre chose qu'un dressage comportemental, il est nécessaire de transmettre des savoirs qui mettent en uvre une raison critique ; et c'est là que les disciplines sont fondamentales. Une culture du débat est essentielle en démocratie, mais la vocation de l'Ecole n'est pas d'organiser la simple confrontation des opinions. Si l'on veut éviter ce que l'on nomme un peu superficiellement les " dérives communautaristes ", il faut privilégier l'espace commun du savoir transmis de façon non dogmatique mais par sollicitation d'une réflexion qui mobilise les capacités intellectuelles et pratiques de chacun. Histoire et littérature transmettent une culture partagée, les langues permettent la communication interculturelle, les sciences l'accès à une connaissance rigoureuse du monde, les savoir-faire techniques une maîtrise du travail productif et la philosophie une expérience de l'auto-réflexion. Ne pourrait-on dire que la fin ultime de l'Ecole est de faire accéder au langage, non pas simplement comme outil de communication, mais comme ce qui permet, à la fois, à l'individu d'accéder à l'universel et de conquérir son individualité intellectuelle. Sans cette ambition, nous n'aurons qu'un supermarché des formations.

Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP
Le 15 juin 2004

(1) Ce texte est consultable sur le site Internet du gouvernement.
(2) Th. Adorno, Soziologische Exkurse, 1956, p. 18.

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Editorial septembre/octobre 2004

" L'enseignant du XXIème siècle "

Le rapport de la " commission Thélot " consacre-t-il, comme le suggère un journal du soir, la défaite des républicains, partisans de la " vieille école " ? En fait, si la commission pense que l'école doit " contribuer à l'émergence d'une société de la connaissance ", ses recommandations sont loin d'aller toujours dans ce sens.
On ne pourrait qu'approuver certains objectifs assignés à l'école : la réussite de tous les élèves, le souci de l'égalité, une vraie diversification des filières et donc la revalorisation des voies littéraires et économiques. Ceux qui croient encore qu'instruire est possible seront d'accord pour reconnaître que " la culture scolaire ne saurait se confondre avec la culture médiatique du divertissement et que la relation pédagogique ne saurait être comme un espace démocratique ouvert à la négociation permanente des normes. "
Mais on ne peut que s'interroger sur le véritable contenu de ces objectifs. Qui pourrait refuser de faire réussir tous les élèves ? Mais qu'entend-on par réussite : obtenir un diplôme (de quel niveau ?), un emploi (de quelle qualification ?) ou accéder à l'autonomie intellectuelle et pratique ? Ces finalités sont loin d'être identiques et ne réclament pas une même conception de l'école. Garantir à tous un savoir commun de base peut sembler une exigence pour une société démocratique qui ne se contente pas de favoriser la compétition entre les individus. Mais quel contenu doit-on donner à un " socle commun des indispensables " ? Définir ce dernier en termes de fonctions (" lire, écrire, maîtriser la langue et les discours, compter, connaître les principales opérations mathématiques, s'exprimer ­ y compris en anglais de communication internationale ­ se servir de l'ordinateur, vivre ensemble dans notre République "), c'est adhérer à une conception pragmatique et instrumentale des savoirs, conçus comme des " compétences ". L'école est aussi responsable de la perpétuation d'une culture par le biais de savoirs qui, comme l'histoire, la littérature, l'économie ou la philosophie, visent, à la fois, à transmettre des contenus symboliques, à étendre l'intersubjectivité d'une compréhension entre individus, susceptible d'orienter l'action et à instaurer un processus d'autoréflexion. Certes le rapport reconnaît que " la maîtrise de la langue française ne s'acquiert pas seulement par des exercices de langue ; elle résulte aussi d'une certaine familiarité avec des textes, narratifs, littéraires, historiques, scientifiques, etc. " Mais cette formulation a des allures d'une concession qui ne remet pas en cause la priorité des apprentissages instrumentaux, puisqu'il est dit aussi que " l'ensemble des enseignements communs doit être mis au service de l'acquisition du socle commun des indispensables. "
En ce qui concerne les langues étrangères, c'est un fait que l' " anglais de communication internationale " (le globish, comme dit un vice président d'IBM, c'est-à-dire un angloricain de 1500 mots qui fait songer à la novlangue imaginée par Orwell dans 1984) est devenu la langue des affaires et du tourisme. Mais l'Europe croit-elle si peu en ses autres langues qu'elle abandonne le souci de les diffuser ?
La lecture du rapport Thélot déclenche un malaise : derrière les objectifs d'égalité des chances et de réussite pour tous on décèle une renonciation aux ambitions culturelles de l'école au profit d'une simple adaptation aux exigences de la vie pratique.

Dans ce contexte, c'est la conception même du métier d'enseignant qui se voit redéfinie. La commission se propose de dresser le portrait de " l'enseignant du XXIème siècle ". L'allure de slogan publicitaire de la formule prêterait à sourire si elle ne traduisait un bouleversement inquiétant du métier d'enseignant. Nul ne peut nier qu'enseigner c'est à la fois instruire, éduquer et orienter, mais reste à savoir selon quelles proportions et quelle hiérarchie des priorités. Aucun professeur ne se contente de " faire cours " ; il corrige des travaux, évalue les progrès des élèves, participe à des conseils de classe ou d'enseignement, se concerte avec ses collègues, donne des conseils d'orientation à ses élèves. Faut-il, pour tenir compte de ces activités, redéfinir les services ? L'allongement du temps de présence dans l'établissement (de 4 à 8 heures) n'est pas une simple mesure technique, elle relativise la fonction fondamentale de transmission des connaissances. Le professeur avait une mission, il va devoir " pointer " ! On a si peu confiance en lui qu'on multiplie les instances de contrôle dans l'établissement : direction de la vie éducative, conseil pédagogique, direction des études. Le terme même de professeur devient obsolète au profit du " professionnel de l'enseignement ", à la fois tuteur, répétiteur, animateur, conseiller d'orientation, remplaçant des collègues absents. On voit tout de suite le profit budgétaire d'une telle redéfinition de l'enseignant en poly-technicien de l'éducation. La recommandation d'en appeler à des professionnels venus d'autres horizons vise-t-elle à pallier une crise de recrutement ou témoigne-t-elle d'une absence de crédibilité dans les enseignants eux-mêmes ?

En 1919, Max Weber morigénait ainsi ses étudiants : " Vous venez à nos cours en exigeant de nous, qui sommes vos professeurs, des qualités de chef sans jamais songer au préalable que sur cent professeurs, quatre-vingt-dix-neuf n'ont pas et ne doivent pas avoir la prétention d'être des champions de football de la vie ni non plus des chefs dans les affaires qui concernent la conduite de notre vie. " (1) et il devait leur rappeler que les qualités du savant ne sont pas celle du chef. Plus aucun étudiant ou élève ne profèrerait de nos jours une telle exigence ­ et c'est heureux ! Mais on manque tout aussi bien l'autorité qui repose sur le savoir si l'on réduit le professeur à la fonction de tuteur psychologue.


Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP
Le 23 octobre 2004

(1) Max Weber, Le savant et le politique, Plon, p. 96

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Editorial novembre/décembre 2004

Sur un prétendu droit à la philosophie en démocratie

Le droit au savoir apparaît comme une revendication fondamentale des sociétés démocratiques. Mais il peut être compris de manières diverses : le démocrate libéral le pense sous les formes des garanties du libre accès aux informations et de la liberté d'enseigner, là ou le républicain fait un devoir à l'Etat de donner à tous la possibilité de l'accès à la connaissance par le biais des institutions scolaires et universitaires. Mais dans une société de l'information et de la communication, la place et les tâches du système scolaire ont perdu leur évidence ; les débats autour de la définition d'un socle commun des savoirs indispensables en témoignent. Comment le droit au savoir se détermine-t-il sous la forme du droit à tel ou tel savoir : les mathématiques, la littérature, les arts, l'histoire, l'économie, la gestion, la mécanique? Et la philosophie dans tout cela ?
Un moderne Persan arrivant en France pourrait avoir l'illusion de contempler une nation de philosophes. La philosophie y est présente dans les classes terminales des lycées, dans les classes préparatoires aux grandes écoles, dans les départements universitaires, dans des " universités populaires ", des cafés, et l'on songe à étendre son enseignement aux lycées professionnels, aux classes de première L, en même temps que certains tentent de faire philosopher des enfants. Nul professeur de philosophie ne contestera l'idée que la philosophie est une discipline (méthode de pensée et pas seulement savoir) fondamentale pour la formation de l'homme et du citoyen et qu'une démocratie authentique devrait permettre à tous de s'y initier. La philosophie pour tous pourrait être un idéal régulateur de la démocratie. Mais serait-ce déchoir que de s'interroger sur les conditions empiriques de cette extension " anarchique " de l'enseignement philosophique ? Si, pour reprendre le jargon des publicitaires, la philosophie devient un " must ", elle risque d'y perdre sa substance et ses exigences et les nouveaux apprentis pourraient n'être payés qu'en monnaie de singe. De plus, la politique des ministères récents tend plus à une réduction des horaires des disciplines qu'à leur extension ; et la philosophie n'y a pas échappé.

La proposition d'introduire la philosophie en première L va au devant d'une demande de certains parents et élèves pour qui l'étalement de l'enseignement de la philosophie sur plusieurs années " dédramatiserait " la découverte de cette discipline. Serait-ce être corporatiste que d'être attentif aux conditions d'application de cette mesure ? Ce qui est en cause, ce ne sont pas seulement les conditions de travail des professeurs de philosophie, mais la possibilité, pour les élèves, de bénéficier d'un authentique enseignement philosophique. Le ministère songe-t-il à l'étalement de l'horaire actuel sur deux ans ? L'APPEP a toujours soutenu l'exigence d'un horaire conséquent pour pouvoir enseigner correctement la philosophie. Dès lors nous ne saurions accepter une diminution de l'horaire actuel de philosophie (8h) en T.L. Quel horaire pour la philosophie en première : 2h, 3h ? (1) Cet horaire sera-t-il pris sur une autre discipline ? Les professeurs de lettres dont l'enseignement a déjà été mis à mal ont toute raison de s'inquiéter. Quel programme et comment l'articuler avec celui de la classe terminale ? Ces questions ne manifestent pas une hostilité de principe, mais invitent à une vigilance.
Que penser de l'idée d'un enseignement d'histoire des sciences et des techniques (le terme d'épistémologie, primitivement retenu, a disparu dans la dernière version du projet) ? L'esprit de cet enseignement peut être très différent selon qu'il est confié à des professeurs de sciences, d'histoire ou de philosophie. Une telle mesure, bénéfique pour une approche réfléchie des sciences, exige une formation spécifique des professeurs ­ ce qui n'est pas toujours le cas, hélas, à l'heure actuelle.
Les expériences ­ ou expérimentations ­ d'enseignement philosophique en lycées professionnels ont montré que les élèves des " bac pro ", n'étant pas d'une essence différente des autres élèves, pouvaient accéder à une réflexion philosophique de grand intérêt. Mais le dossier consacré à cet enseignement par le CRDP de Créteil(2) montre bien que l'extrême diversité des filières et des situations des élèves, la spécificité de l'orientation en lycée professionnel et la répartition des enseignements contribuent à rendre difficile l'enseignement philosophique dans ces classes et exigent un engagement constant de la part des professeurs. Si les réussites de ces expériences demandent des conditions si particulières, on ne peut que recommander au ministère une extrême prudence devant tout projet de généralisation.
Est-il bien pertinent et sage de vouloir enseigner la philosophie aux enfants (3) ? Faute d'une sérieuse réflexion sur la progression des apprentissages et sur la nature de la philosophie elle-même, il est à craindre qu'on fasse passer pour philosophie des exercices de langage et des discours moralisateurs. Ne serait-il pas plus urgent de donner une formation philosophique aux professeurs d'école, non pour qu'ils enseignent la philosophie aux enfants, mais pour qu'il puissent penser eux-mêmes les modalités et le sens de leur enseignement ?

Les professeurs de philosophie se meuvent aisément dans l'a priori, mais il est nécessaire parfois de passer de l'analyse des conditions transcendantales à celle des conditions empiriques. On ne saurait penser un " droit à la philosophie " sans ses conditions d'effectivité. Prenons garde, pour parler comme les logiciens, que l'extension de l'enseignement philosophique ne s'accompagne d'une diminution de sa compréhension.
Il ne s'agit pas de s'arc-bouter sur la " défense de l'acquis ", mais de penser aux lieux et aux formes les plus pertinentes d'une extension de l'enseignement philosophique ­ pour les futurs juristes, médecins, ingénieurs ou techniciens dans les premiers cycles universitaires ou les grandes écoles, pour tous les enseignants dans les IUFM par exemple ­ c'est à cette condition que la philosophie pourra se maintenir comme une pédagogie de la liberté.


Edouard Aujaleu
Président de l'APPEP
Le 20 décembre 2004

(1) La doctrine constante de l'APPEP est de demander pas moins de 4h pour un enseignement philosophique.
(2) Philosopher en lycée professionnel, Les cahiers du CRDP de Créteil, n° 7, mai 2004
Voir aussi le rapport de Ch. Menasseyre, Expériences d'enseignement philosophique en lycées professionnels, juillet 2003.
(3) Voir dans ce même numéro les textes de J.Y Château et F.Raffin.

 

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Editorial janvier/février 2005

La Marseillaise, les religions et la mémoire des humiliés :
quelques propos sur l'identité en perdition

L'Assemblée Nationale a décidé d'insérer dans la nouvelle loi d'orientation sur l'école l'apprentissage de La Marseillaise et celui du fait religieux. D'autre part, les médias se font l'écho de la revendication, issue de l'immigration africaine, d'une plus grande prise en considération de l'esclavage et de la colonisation dans notre histoire nationale. Qu'y a-t-il de commun dans ces faits, sinon le signe d'une crise de l'identité démocratique ?

Deux mouvements en apparence opposés semblent parcourir les sociétés modernes : la crise de l'Etat-nation et la montée des nationalismes communautaires. Depuis le XIXe siècle, les sociologues et les philosophes ont abondamment analysé le double sens de l'idée de nation : la nation-ethnique - communauté d'origine et de culture - et la nation républicaine - peuple uni par un projet étatique. A la cohésion ethnique s'oppose la communauté de volonté démocratique. Si tant est qu'il y ait eu dans l'histoire des nations ethniques, des Etats structurés sur une culture unique ne semblent plus possibles pour une double raison : le développement croissant de différenciations internes (mouvements régionalistes, revendications de genres de vie différenciés par la religion, la morale ou la sexualité) et l'apport des migrations de l'Est ou du Sud. Le pluralisme éthique est une conséquence de la modernité désenchantée ; mais cela suppose la convenance de ces cultures avec des principes communs.
Mais alors qu'est-ce que cette idée d'identité démocratique disjointe de l'identité nationale, sous sa forme culturelle tout autant qu'étatique ? L'expérience démocratique (celle de l'égalité, de l'autonomie et de l'indépendance des hommes) suppose la suspension des repères et des identifications : les appartenances de classe, de sexe, de race, de nation, de religion y apparaissent comme inessentielles. Mais la simple appartenance à l'humanité n'est pas identifiante (manière d'exister ou de coexister), ni définissante (par indétermination). Et l'expérience démocratique de la perte des identités d'appartenance peut être ressentie comme une déshumanisation.
A la question : " qui suis-je ? " ou " qui sommes-nous ? ", il y a trois sortes de réponses. On peut répondre en termes d'identité spécifique : il s'agit alors de notre appartenance à l'espèce humaine, dans une expérience de la similitude avec les autres. A l'opposé, on peut répondre en termes d'identité distinctive : il s'agit alors de la singularité individuelle, dans une expérience de la différence avec autrui ­ c'est le champ de l'identité narrative. Entre les deux, il y a la réponse la plus commune, celle qui est centrée sur les identités collectives (nationalité, sexe, profession, croyances) La problématique de l'identité réside donc dans une tension entre un pôle d'individualité et un pôle de communauté.
Le libéralisme politique a privilégié l'identité individuelle centrée sur la liberté-indépendance. L'abstraction excessive de cette conception a été critiquée par le marxisme et plus récemment par les courants communautariens. La vie démocratique peut-elle se contenter de s'appuyer sur une citoyenneté abstraite, n'exige-t-elle pas une reconnaissance des identités collectives, du pluralisme culturel ? Les membres des sociétés démocratiques conçoivent aujourd'hui leur bonheur et leur dignité comme liés plus ou moins étroitement à