EMMANUEL FAYE


Descartes et les philosophes français de la Renaissance

Conférence et débat organisés en Sorbonne le 5 décembre 1998 par la Régionale de Paris-Créteil-Versailles autour du livre Philosophie et perfection de l'homme.
De la Renaissance à Descartes
(Vrin, 1998)
Avec les interventions de Mme, Mlles et MM. Etienne Akamatsu, Jean-Marie Beyssade, Hervé Boillot, Thierry Gontier, Jean-Claude Margolin, Jean-Marie Nicolle, Kim-Sang Ong-Van-Cung, Eric Oudin, Geneviève Rodis-Lewis et Anne Souriau
 
Conférence
Discussion
 
 
 
 

CONFERENCE

Dans une lettre du 7 novembre 1920 à Henri Gouhier, Etienne Gilson l'enjoignait de " combler l'entre-deux entre Descartes et saint Thomas ". On sait qu'Henri Gouhier n'a pas suivi cette injonction, et que ses intérêts l'ont porté au contraire vers l'étude de la période moderne qui s'ouvre avec Descartes et va jusqu'à Auguste Comte et même à Bergson. Plus généralement, il nous faut reconnaître que si, depuis ces années 1920, la connaissance du Moyen Age tardif a remarquablement progressé (du moins pour les théologiens), de Duns Scot et Ockham à Pierre d'Ailly et Gerson, la période intermédiaire entre Gerson d'une part et Montaigne et Descartes d'autre part, est restée extrêmement mal connue. C'est cette absence de toute étude d'ensemble sur la philosophie française de la Renaissance que j'ai voulu contribuer à combler par mon livre sur Philosophie et perfection de l'homme. De la Renaissance à Descartes qui est l'aboutissement d'une décennie de recherches .
Le livre est constitué de cinq parties, chacune consacrée à un penseur étudié pour lui-même, soit sous la forme ou presque d'une monographie pour Charles de Bovelles, soit d'une étude plus thématique pour Raymond Sibiuda (ou Sebond), Michel de Montaigne, Pierre Charron et René Descartes. Je voudrais maintenant moins résumer le livre dans son état achevé que restituer l'enchaînement des pensées qui ont préparé et accompagné sa composition et ouvrir un espace de débat en précisant les enjeux philosophiques de l'ouvrage. Je le ferai en prenant successivement les quatre éléments du titre : I. " La Renaissance " (avant tout la Renaissance en France) ; II. " René Descartes " ; III. La " Philosophie " (dans sa distinction d'avec la théologie) ; IV. La " perfection de l'homme ".


I. Sur la Renaissance en France
Lorsque l'on poursuit des recherches sur cette période, on se heurte à la difficulté de distinguer la part de ce qu'il y a de vraiment philosophique dans le mélange touffu que nous livrent les historiens des idées, qui paraissent plus soucieux de mettre en avant les controverses religieuses qui dominent cette époque que de retrouver ce qu'il y a de foncièrement philosophique chez certains penseurs de ce temps.
Par ailleurs, il y a un grand décalage entre l'avancement des connaissances pour l'Italie, avec les éditions et études sur Ficin, Pic, Pomponazzi, Bruno, ou pour l'Allemagne avec Nicolas de Cues, et le peu d'éditions, surtout, mais aussi d'études sur la philosophie française de la Renaissance avant Montaigne, les philosophes français d'expression latine étant particulièrement peu étudiés dans notre pays.
J'ai commencé par travailler sur les principaux philosophes qui ont enseigné à la Faculté des arts de Paris, à savoir Jacques Lefèvre d'Etaples et Pierre de La Ramée , qui ont, l'un au tournant du XVe et du XVIe siècle, l'autre au milieu du XVIe siècle, travaillé à réformer l'enseignement et les méthodes de pensée en philosophie et qui ont été l'un et l'autre de véritables chefs d'école : celle des " fabristes " et celle des " ramistes ". Cependant, l'horizon ultime de ces deux réformes est apparu plus religieux que purement philosophique et, par contraste, c'est la prise de conscience de la valeur philosophique de l'oeuvre de Charles de Bovelles qui a constitué un tournant. Bovelles, qui a vécu de 1479 à 1567, a su, peut-être plus encore que Pic de La Mirandole, constituer l'une des toutes premières philosophies de l'homme à l'époque moderne, ce qui n'est pas rien. Il ne s'est pas laissé submerger par les querelles théologiques du temps et s'est dit explicitement ami de la philosophie (amator philosophiae) et non pas théologien.
J'ai songé un temps à consacrer le livre entier à une monographie sur Bovelles, mais il m'a semblé plus important de contribuer à le sortir de son relatif isolement, en restituant la place qui lui revient dans l'histoire de la philosophie renaissante. Pour cela, la principale difficulté résidait dans la mise en relation entre Bovelles et Montaigne ; au premier regard, tout semble opposer le spéculatif et le moraliste : la langue, la culture, l'orientation intellectuelle. Néanmoins, ils ont en commun de s'être chacun passionnés, à un moment décisif de leur vie, pour un penseur du XVe siècle, le catalan puis toulousain Raymond Sibiuda (plus connu depuis l'Apologie de Montaigne sous le nom de Raimond Sebond), qui est le premier à avoir explicitement thématisé dans son oeuvre le projet d'une " science de l'homme ". C'est ainsi que s'est progressivement imposée l'idée d'une mise en relation de Sibiuda, Bovelles et Montaigne, autour de la question de la connaissance que l'homme a de soi.

1. Sibiuda
Le vrai titre de l'ouvrage de Raymond Sibiuda (écrit en 1434-1436) n'est pas " Théologie naturelle ", dénomination posthume et tardive qui remonte à sa deuxième édition en 1487, mais Science du livre des créatures, de la nature, ou science de l'homme. L'auteur est ainsi, comme je l'ai dit, le premier à avoir formé le projet d'une " science de l'homme ". En réalité, dans son livre, il n'y a pas une, mais deux sciences de l'homme, exposées dans les deux parties principales de l'oeuvre, et cela non sans tensions et contradictions. Dans l'opus conditionis, ou oeuvre de la création, c'est la dignité naturelle et le libre arbitre de l'homme qui sont mis en valeur, tandis que dans l'opus restaurationis, ou oeuvre de la rédemption et du salut, c'est la nécessité d'une théologie sacramentaire qui est mise en avant par suite de la chute de l'homme. Il n'est plus question, comme dans la première partie, de l'égalité naturelle entre les hommes tous pareillement dignes, mais de l'inégalité dans la dignité des charges et des offices, rendue nécessaire selon l'auteur par suite de la corruption de l'homme. C'est l'un des nombreux signes qui donnent à penser que l'on est face à deux manières inconciliables de concevoir l'homme et à deux modes de pensée bien distincts : l'un philosophique, l'autre théologique, qui se heurtent et s'opposent dans le même livre de Sibiuda. J'ai donc voulu montrer que la science de l'homme de Sibiuda procède de deux fondements distincts au point qu'elle se dédouble (voir particulièrement p.69).
Il n'en reste pas moins que dans son remarquable prologue (qui sera censuré au XVIe siècle à l'époque du Concile de Trente), Sibiuda apporte une thèse très forte avec son idée de l'antériorité du livre de la nature sur celui des Ecritures. Pour lui, la principale lettre de l'alphabet qui compose le livre de la nature, c'est l'homme, de sorte que la connaissance du liber naturae se ramène pour l'essentiel à la science que l'homme a de soi et de son origine. Et Sibiuda va jusqu'à formuler, dans les premiers chapitres de son ouvrage, le projet, je le cite, de " tout fonder en l'homme ". C'est ce projet qui va être médité, et en partie repris, par les philosophes humanistes du XVIe siècle.


2. Bovelles
La seconde partie de ce livre, consacrée à la philosophie de Charles de Bovelles, a une fonction centrale. C'est de loin la plus développée avec la troisième partie sur Montaigne. C'est aussi l'étude qui a demandé le plus de travail, car il fallait condenser en une centaine de pages l'essentiel de la philosophie de l'homme de Bovelles, en intégrant des écrits en latin jamais réédités depuis cinq siècles ou même toujours inédits, afin de donner à l'ensemble l'allure d'une monographie qui permette de suivre le plus clairement possible l'évolution intellectuelle du penseur picard. C'est donc à la fois une synthèse philosophique et une monographie intellectuelle.
Nous devons à Jean-Claude Margolin et à Pierre Magnard la redécouverte en France de Charles de Bovelles. Malheureusement, il y a aussi toute une tradition de dépréciation du philosophe picard : on le réduit injustement à n'être qu'une sorte d'épigone du Cusain, alors que si la cosmologie cusaine est sans doute plus novatrice, c'est Bovelles qu'il faut attendre pour trouver une véritable philosophie de l'accomplissement de l'homme dans la figure du sage, avec le passage de l'homo naturalis à l'homo studiosus, qui tranche avec le fait que les grandes pensées spéculatives du XVe siècle, celles d'un Nicolas de Cues dans la Docte ignorance, ou celle d'un Pic de la Mirandole dans l'Heptaplus, culminaient dans une Christologie alors que les traités majeurs de Bovelles nous conduisent vers une philosophie de l'homme.
Je dois cependant préciser que je n'ai exposé dans ce livre qu'un versant de sa pensée, à savoir sa " noétique " et sa philosophie de l'homme, mais que, à la suite d'une série d'études récemment publiées, je prépare actuellement l'édition de ses traités métaphysiques en vue de restituer la dimension plus spéculative de son oeuvre dont la méthode m'apparaît comme largement distincte de celle du Cusain et beaucoup plus concise et structurée dans sa mise en oeuvre. C'est ce que j'ai commencé à montrer dans la présentation d'un manuscrit inédit découvert à Sélestat et qui contient, au milieu de notes cusaines, un opuscule Sapiens est qui se fecit hominem dont Bovelles est très vraisemblablement l'auteur.
Pour revenir aux pages qui lui sont consacrées dans mon livre, je n'ai pas seulement souhaité exposer les thèses de l'auteur sur l'homme, mais aussi traduire quelque chose de sa personnalité intellectuelle et de la densité intérieure de sa pensée. Il y a tout d'abord la dimension solaire et rayonnante du Livre de l'intellect qui retrace, à-partir de la confrontation entre l'intellect humain et l'intellect de l'ange (symbole d'une pensée pure), la puissance d'évolution de la pensée de l'homme, virtuellement capable de récapituler en elle la totalité du monde sensible. En montrant l'intellect humain capable d'une vis intuitiva, d'une puissance intuitive, Bovelles tend à dépasser l'opposition scotiste entre la connaissance intuitive réservée à l'ange, et la connaissance abstractive à laquelle l'homme devrait se limiter en cette vie. De plus, il introduit la notion d'un sujet connaissant en posant l'équivalence subiectum et cognitrix potestas (voir p.94). Il ne faut donc pas attendre Descartes (qui, d'ailleurs, ne parle lui-même jamais de " sujet pensant ") pour trouver une philosophie explicite du sujet connaissant. Sur ce point, je me suis opposé aux interprétations qui voyaient dans la métaphysique de la Renaissance, et notamment chez Bovelles, l'expression d'un " mentalisme sans sujet ".
Ce sujet humain est à peine une substance. Dans le Livre du sage, il montre que l'homme est de quelque manière hors de toute chose (extra omnia), ce qui lui permet précisément de se représenter le monde pour le récapituler en lui. D'où la relation d'opposition entre l'homme et le monde, qui est aussi une relation en chiasme et annonce exactement certaines pensées de Pascal. Bovelles écrit en effet : " Si le monde est toute chose, il ne sait cependant et ne connaît rien. L'homme est peu de chose et presque rien, et cependant il sait et connaît toute chose. [] L'un et l'autre sont comme un maximum et un minimum. Le monde, maximum de substance, est dépourvu de tout savoir. L'homme, maximum de savoir, n'est presque rien quant à la substance. " (ch.XIX).
J'ai par ailleurs cherché à comprendre pourquoi Bovelles ­ si présent dans la vie intellectuelle des deux premières décennies du XVIe siècle durant lesquelles il dialogue et correspond avec les plus grandes figures de l'humanisme français : Jacques Lefèvre d'Etaples, Guillaume Budé, Nicolas Bérault (qui sera le maître d'Etienne Dolet) ­, disparaissait pratiquement de la scène publique après les années 1520. En confrontant le Registre manuscrit des Procès verbaux de la Faculté de théologie, qui venait d'être édité par James K. Farge, avec des lettres encore inédites conservées à la bibliothèque de la Sorbonne (et que M. Margolin est sur le point d'éditer), j'ai pu reconstituer les étapes de la censure de Bovelles par les théologiens parisiens durant les années 1524-1525 et les réactions du philosophe (cf. p.133-142). Celui-ci fut censuré pour avoir simplement écrit dans un poème que " la science passe avant la prière ". Cette confrontation et ce heurt furent pour lui un moment de prise de conscience décisif : c'est dans ce contexte que Bovelles s'est dit, dans une lettre au moine franciscain Jean Lefranc, ami de la philosophie et non pas théologien.
La prise de conscience de soi comme philosophe dans l'expérience des censures et face au pouvoir des théologiens est devenue en quelque sorte l'expérience cruciale de ce livre, et je l'ai retrouvée, de manière à chaque fois différente, avec Montaigne et avec Charron.
Il serait trop long de retracer ici tous les éléments de cette étude de Bovelles, comme par exemple l'importante controverse entre Bovelles et Budé sur les capacités de l'homme à s'accomplir par lui-même ; mais je voudrais ajouter, avant de passer à Montaigne, que le philosophe picard est à mon sens un penseur majeur ; j'entends un penseur d'une importance au moins comparable à celle d'un Nicolas de Cues ou d'un Giordano Bruno. (Je ne dis pas cela parce que je l'ai beaucoup étudié : c'est au contraire après avoir pris conscience de sa valeur comme philosophe que j'ai décidé de l'étudier sérieusement). C'est pourquoi il faut souhaiter que les Français continuent d'éditer, de traduire et de commenter son oeuvre, comme les Allemands et les Italiens l'ont fait depuis longtemps pour leurs philosophes majeurs de la Renaissance.


3. Michel de Montaigne
Les deux études sur Montaigne et sur Charron constituent des analyses nouvelles, notamment du fait que leur oeuvre n'est pas considérée sous l'angle habituel du " scepticisme " de leurs auteurs, mais sous l'angle de leur conception de la philosophie et de leur critique des théologiens.
Pour l'auteur des Essais à son tour, l'expérience directe des censures fut un moment décisif de prise de conscience. Je suis donc parti d'une étude minutieuse des censures romaines auxquelles Montaigne fut confronté lors de son séjour à Rome de 1581 et que nous connaissons par son Journal de voyage (dont il existe à la B.N. une copie manuscrite, semble-t-il plus exacte que toutes les éditions qui en ont été faites). Or les thèses censurées par ceux que Montaigne nomme les " docteurs moines ", théologiens dominicains du Saint Office, ne constituent pas des " points de détail ", comme le disent généralement les commentateurs, mais touchent à des points névralgiques des Essais : sur la défense d'un empereur philosophe (Julien) dans l'essai De la liberté de conscience, sur l'usage de la prière, sur la critique des supplices ou sur l'éducation des enfants. En étudiant ses réactions aux propositions censurées, on peut retrouver exactement comment le philosophe a continué de défendre sa pensée dans les rééditions des Essais, en renforçant les thèses incriminées au lieu de les supprimer. Surtout, l'essai Des prières, introduit une distinction remarquable entre l'humaniste, auteur d'écrits purement humains et philosophiques, et le théologien. Or Montaigne se reconnaît explicitement dans la figure de cet humaniste, dont nous avons ici la première définition philosophique et non plus seulement littéraire. Cette conscience de soi comme humaniste et non pas comme théologien permet de récuser les interprétations qui tendent à prévaloir aujourd'hui et qui font de lui une sorte de théologien laïque et comme l'interprète en France du concile de Trente ou qui, sans nul égard pour les affirmations de Montaigne lui-même, réduisent l'Apologie de Raimond Sebond à l'exposé de la " théologie " d'un penseur " anti-humaniste " ! Il y a en effet des commentateurs qui ne sont pas très philosophes et qui ont l'impression de donner plus de profondeur à un auteur en faisant de lui un théologien, et cela même si ses déclarations les plus explicites ne vont absolument pas dans ce sens. Après s'être emparée de Montaigne, cette sorte de mode a récemment atteint les études sur Charron et, comme on le sait, elle existe aussi chez certains interprètes actuels de Descartes. Or quand on a pris conscience des efforts et des sacrifices consentis par les penseurs de la Renaissance et du début du XVIIe siècle pour dégager progressivement une idée claire de la philosophie dans une époque radicalement dominée par la théologie et ses controverses, on ne peut pas recevoir sans réagir ces interprétations actuelles qui déforment et obscurcissent l'apport purement philosophique des penseurs français de ce temps. C'est pourquoi j'ai dû introduire dans le cours du livre plusieurs discussions critiques aussi franches et explicites qu'il était possible, afin de donner la possibilité à ces interprètes de répondre s'ils le souhaitent. J'ai voulu contribuer ainsi à créer les conditions d'un débat sur la distinction entre philosophie et théologie. L'avenir dira si ce débat va pouvoir avoir lieu. Peut-être est-ce ici même qu'il va véritablement s'amorcer.
Un tel débat, Montaigne a su en son temps lui donner un lieu d'exercice dans l'oeuvre même des Essais, non seulement dans les essais dont j'ai déjà parlé : Des prières et De la liberté de conscience, mais aussi dans l'Apologie de Raimond Sebond, dont je propose une relecture dans le second chapitre de mon étude sur lui. J'ai en effet montré que la " science " dont il est question dès les premières pages de l'Apologie renvoie d'abord et avant tout à la possibilité ou non de la théologie comme science. Non seulement la question de la connaissance de Dieu sera débattue au centre de l'essai, mais dès les premières pages, la discussion de la valeur de la science s'ouvre dans le contexte d'une référence à Pierre Bunel, celui qui fit don de la Théologie naturelle de Raymond Sebond au père de Montaigne, et qui affirmait, contre Jacques Sadolet, le primat de la théologie sur la philosophie.
De plus, il faut voir comment l'auteur de l'Apologie reprend le thème de la " misère de l'homme " et le naturalise en quelque sorte puisqu'il ne se réfère pas à la doctrine théologique de la " chute ". Il faut ajouter que ni ce thème de la misère de l'homme, ni l'évocation de la " médiocrité " érasmienne à laquelle s'en tiennent souvent les commentateurs ne constituent à mon sens le tout dernier mot des Essais. Il y a en effet, dans les derniers chapitres du livre III, une transformation profonde du ton employé par Montaigne, et une véritable réévaluation des capacités de l'homme, lorsque tend à prévaloir la figure de Socrate. Dans les dernières années de sa vie, les Dialogues de Platon traduits par Marsile Ficin sont devenus son livre de chevet. Ainsi, à propos de Socrate, il n'hésite pas à parler du " sommet de la sagesse humaine ", ou encore de l'" extrême degré de perfection " de l'homme (p.1055/210). On découvre en cela la confiance de Montaigne dans les capacités de l'homme à faire de lui-même l'essai de ses facultés, et cette tonalité finale de son livre n'est pas sans annoncer Descartes, de manière moins apparente, mais peut-être plus essentielle encore que le fameux doute sceptique.


4. Pierre Charron
La subtilité de l'écriture de Montaigne lui a permis d'énoncer des pensées critiques parfois radicales, surtout dans les additions posthumes publiées avec l'édition de 1595. Le mérite de Pierre Charron, c'est d'avoir eu le courage de tirer, de manière particulièrement franche et directe, les conséquences de certaines de ces idées. Toute sa doctrine philosophique, qui passe souvent inaperçue lorsqu'on s'arrête à la problématique du scepticisme, repose sur la reprise et la radicalisation de la distinction des Essais entre conscience et dévotion. L'auteur de la Sagesse en a tiré sa thèse de la primauté de la probité sur la piété, de la nature sur la grâce, de la philosophie sur la théologie. " La philosophie est l'aînée, comme la nature est l'aînée de la grâce ", écrit-il ainsi dans la Préface de 1604 (édition du Corpus, p.30). Cette thèse, qui doit beaucoup non seulement à Montaigne, mais aussi au Prologue de Sibiuda (que Charron a lu) sur l'antériorité du livre de la nature sur les Ecritures, est à mon sens sa thèse philosophique fondamentale, celle qui lui permet d'avancer l'idée d'une probité ou d'une preud'homie véritable, née en nous de ses propres racines et qui, dit-il, " aussi peu s'en puisse arracher et séparer que l'humanité de l'homme " (p.422). D'où l'audace pour son temps de sa critique de la vertu sujette et craintive des Théologiens, opposée à la vertu joyeuse et généreuse des Philosophes ; une critique que Charron présente dans la seconde préface de la Sagesse, mais qu'il n'osera pas reprendre dans son petit Traicté de sagesse, écrit comme une défense au moment où les théologiens tenteront de le censurer sous l'accusation injustifiée de pélagianisme.
La franchise et le courage de l'auteur font de la Sagesse une sorte de révélateur des tensions du temps et il n'est pas étonnant de voir que la " philosophie morale et naturelle " de Descartes doit beaucoup à Charron. Cependant, il y a une limite et comme un manque dans la pensée de ce dernier. En effet, pour fonder une philosophie morale autonome et directement enracinée en l'homme, il a cru devoir écarter entièrement la métaphysique, jugée par lui toute spéculative. Charron pense donc que la philosophie morale suffit pour penser ce qu'il nomme l'" excellence et perfection de l'homme ". Il a perdu le sens métaphysique de la pensée dans l'abstrait et se trouve en cela tout à fait opposé à la manière dont Charles de Bovelles, par exemple, thématisait la " perfection de l'homme " dans ses traités métaphysiques, à partir de l'expérience des capacités de connaître de notre force intellective.
C'est pourquoi, si Charron annonce indiscutablement Descartes (comme je crois l'avoir montré précisément dans mon livre), il ne le fait que de manière partielle. C'est dans sa philosophie première et non dans sa morale que l'auteur des Méditations va en effet caractériser le mieux ce qu'il nomme la " plus grande et principale perfection de l'homme " (maxima et praecipua hominis perfectio).


II. Descartes
Historiquement et philosophiquement, l'enjeu principal du débat de ce jour réside dans la partie cartésienne du livre. Je vais donc présenter de manière plus appuyée et plus développée ces différents enjeux, en commençant par en indiquer deux, l'un historique, l'autre interne à l'oeuvre de Descartes :
1) Il y a tout d'abord la question historique de la continuité ou de la rupture entre philosophie de la Renaissance et philosophie cartésienne. A l'exception des travaux récents d'André et de Nelly Robinet, mais qui se limitent à la relation des dialectiques ramistes à Descartes, l'image qui s'est imposée en France au XIXe siècle avec Victor Cousin, puis au XXe siècle avec Etienne Gilson et Henri Gouhier, est celle d'une rupture entre la Renaissance et Descartes. V. Cousin écrit de Descartes qu'il " met fin aux essais aventureux de la Renaissance " et H. Gouhier, dans les Premières pensées de Descartes, n'hésite pas à inscrire ce dernier dans l'histoire de l'" Anti-Renaissance ". Il est vrai que Gouhier met sous le nom de " Renaissance " les seuls " novateurs " italiens dont Descartes récuse la philosophie de la nature dans une lettre à Beeckmann. Gouhier semble méconnaître entièrement la philosophie de l'homme qui s'est progressivement constituée en France à la Renaissance, de Sibiuda et Bovelles à Charron.
Comme il en va toujours avec lui, le regard d'Etienne Gilson sur cette question est plus complexe et plus contrasté. Dans une page remarquable de son commentaire du Discours de la méthode, Gilson va droit au noeud du problème. Il avance en effet que le Projet cartésien de mars 1636, celui d'une Science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection (AT I, 339), est un " legs de la Renaissance " (Commentaire, p.93). Mais c'est pour avancer presque aussitôt après que " la sagesse de la Renaissance était en quelque sorte une Sagesse sans contenu ; elle ne se distinguait pas seulement de la Renaissance, elle s'y opposait ", de sorte qu'il a fallu attendre Descartes pour " faire cesser le divorce de fait prononcé par la Renaissance entre la science et la sagesse ". En réalité, cette thèse, répétée depuis par tous les commentateurs de Descartes, est schématique et très discutable. Chez Bovelles, par exemple, science et sagesse sont indissociables. A l'autre extrémité du XVIe siècle, chez Charron (sur lequel Gilson croit pouvoir ici s'appuyer), ce dernier ne relève la séparation entre science et sagesse que pour la récuser et pour en rechercher la cause et donner les remèdes. La cause, c'est, pour Charron, ce qu'il nomme la sinistre façon d'enseigner dans les Ecoles : c'est donc une certaine tradition scolaire et même scolastique qui serait directement responsable de cette dissociation entre science et sagesse, et non pas les novateurs de la Renaissance. C'est en effet la théologie scolastique qui a fait de la métaphysique une science purement spéculative, sans relation avec la sagesse humaine, alors qu'Aristote ouvrait au contraire le livre I de sa Métaphysique sur un portrait du sage.
J'ai donc voulu montrer (p.302-305) qu'à la fin du XVIe siècle, la vraie dissociation contre laquelle Descartes a voulu lutter était moins celle de la science et de la sagesse que celle de la philosophie morale et naturelle et d'une métaphysique " théologisée " par les auteurs scolastiques de la Contre-Réforme dont le plus important est Suarez, exact contemporain de Charron et auteur en 1597, quatre ans avant la Sagesse, des Disputes métaphysiques.
2) Dans la pensée même de Descartes se pose la question de la relation entre philosophie morale et métaphysique. Pour des raisons éditoriales liées à la taille autorisée du livre, je n'ai pas pu développer autant que je l'aurais souhaité cette question, d'autant que la métaphysique n'est pas directement le sujet du livre, mais je donne certaines indications qui pourront être précisées dans la discussion. A l'origine, Descartes a conçu un projet de synthèse dont nous trouvons les traces dans plusieurs textes de jeunesse, comme par exemple le Studium bonæ mentis (que nous ne connaissons que par ce que nous en dit son biographe Adrien Baillet). Dans un esprit proche de la première des Regulæ, Descartes y parle de " l'ordre qu'on doit garder pour acquérir la sagesse, c'est-à-dire la science avec la vertu, en joignant les fonctions de la volonté avec celles de l'entendement " (cf.p.320). La difficulté, c'est que les disciplines philosophiques du temps connaissent ­ en partie sous la pression des théologiens, en partie par suite des habitudes scolaires ­, des destins si séparés que la possibilité de réaliser cette synthèse se heurte à des obstacles considérables. D'où les différentes parties du Discours de la méthode : règles de la méthode, maximes de la morale par provision, méditations que Descartes qualifie lui-même de " métaphysiques " Chacune de ces parties correspond sans doute à quelque chose de cette " science universelle " projetée en mars 1636, mais sans que l'auteur précise véritablement quel lien organique relie entre elles ces différentes parties. D'ou la tentative du premier chapitre de la cinquième partie consacrée à Descartes, où j'ai tenté un travail assez particulier, un style de recherche qui vise à rendre mieux perceptible l'unité d'intention de la philosophie cartésienne, ce qui n'est pas usuel dans la manière actuelle de pratiquer l'histoire de la philosophie en privilégiant, parfois à l'excès, l'enchaînement des concepts, mais sans toujours se soucier de leur engendrement dans la pensée ni de l'intention qui les anime et leur donne sens.
C'est seulement en 1996, soit deux ans après avoir soutenu la thèse, que j'ai pleinement pris conscience de l'importance, dans les écrits de Descartes, du concept clé, celui qui devrait aider à penser l'unité originaire de sa métaphysique et de sa morale, à savoir la maxima et praecipua, ou encore la summa hominis perfectio. En effet, l'idée du plus haut degré de perfection de l'homme, qui semblait avoir disparu lorsque Descartes a renoncé au titre originel du Discours, voilà que nous la retrouvons dans deux écrits majeurs : tout d'abord dans les Méditations métaphysiques elles-mêmes, à la fin de la Quatrième, dans une page beaucoup trop méconnue où Descartes montre la capacité de l'homme à connaître le vrai sans erreur pourvu que, par l'effort de son attention, il sache faire le meilleur usage de ses facultés ; ensuite au livre I des Principes de la philosophie, dans un texte mieux connu des commentateurs, l'article 37 où l'auteur identifie cette fois la principale perfection de l'homme au fait d'agir librement ou par volonté ou encore, dans la traduction française, au fait d'avoir un libre-arbitre. Ainsi, cette notion de perfection de l'homme se dit-elle à la fois pour la connaissance de la vérité et pour la conscience et le bon usage de notre liberté, condition de toute morale. Nous touchons à la racine commune de la métaphysique et de la philosophie morale, qui subsiste dans la conscience de l'homme même et dans sa capacité à faire le meilleur usage possible de ses facultés naturelles. On ne peut plus dès lors considérer sans beaucoup de nuances, voire de rectifications, que la philosophie morale de Descartes serait comme " ajoutée du dehors à sa philosophie " (selon le mot de Ferdinand Alquié) ou comme se développant entièrement " en-dehors du système " des Méditations (selon les mots de Martial Gueroult qui se retrouve pour une fois d'accord avec Alquié).
La relation entre morale et métaphysique chez Descartes est une question difficile et délicate. En mettant pour la première fois en évidence l'importance de la notion d'hominis perfectio chez Descartes, je pense avoir donné une orientation nouvelle à l'examen de cette question, mais sans prétendre l'avoir entièrement résolue dans ce livre qui n'est pas une monographie sur Descartes. Cette question implique notamment une réflexion approfondie sur la distinction de l'âme et du corps et sur l'unité de l'homme qu'il ne m'a pas été possible de thématiser dans ce livre. Je suis resté dans cette étude sur le plan d'une réflexion générale et, comme je l'indique, j'ai moi-même évolué dans mon interprétation. Je voudrais donc maintenant revenir aux enjeux plus généraux liés à la conception même de la philosophie et de la perfection de l'homme. Nous allons voir que nous n'abandonnons pas pour autant Descartes, bien au contraire.

III. La philosophie
Ce livre est d'abord et avant tout une thèse sur la philosophie comme telle et sur l'idée que l'on peut s'en faire. J'ai été guidé par la conviction que la philosophie se détermine moins par un objet spécifique, car l'homme n'est pas réductible à un " objet " du savoir, que par un certain mode de pensée. Cherchant ce qui caractérise en propre le mode de pensée du philosophe, j'ai été amené à prendre toujours plus de recul par rapport au modèle actuellement dominant de l'historiographie heideggerienne qui identifie l'histoire de la philosophie à l'histoire de la métaphysique, elle-même réinterprétée comme " onto-théologie ". Le mode de pensée du philosophe est quelque chose de plus général, comme on le voit avec Montaigne ou Charron qui ne sont guère des métaphysiciens.
Ajoutons que c'est dans la même Lettre sur l'humanisme que Heidegger réclame " moins de philosophie " et avance que " ce n'est plus l'homme pris uniquement comme tel qui importe ". A contrario, une pensée qui se soucie de la philosophie se soucie par là même également de l'homme comme tel. Il faut aussi rappeler que le modèle dominant d'une histoire de la philosophie identifiée à l'histoire des " époques de l'Etre " telle que l'expose le tome II du fameux cours de Heidegger sur Nietzsche, a été affiné, ou plutôt modifié, par la traduction française de plusieurs cours plus anciens que le Nietzsche, essentiellement le cours de 1927 sur Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie et le cours de 1929-1930 sur Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Dans ces cours, Descartes apparaît bien moins comme l'initiateur moderne de la " métaphysique de la subjectivité " que comme le continuateur des scolastiques. C'est surtout le cours de 1927 qui doit être ici mentionné : Heidegger passe directement de l'étude de l'" ontologie médiévale " à l'étude de l'" ontologie moderne " identifiée par lui à l'ontologie kantienne. Entre Suarez et Kant, Descartes est à peine évoqué, et lorsqu'il l'est, c'est pour avancer, je cite, que " les concepts ontologiques fondamentaux de Descartes sont directement tirés de Suarez, Duns Scot et Thomas d'Aquin " (p.156). Auparavant, l'auteur avait affirmé que " Descartes dépend encore directement de Suarez " (p.106). Cette filiation affirmée (mais non démontrée !), est d'autant plus problématique que Heidegger affirme dans ces mêmes cours de la fin des années 1920 qu'" au fond, il n'y a pas de philosophie médiévale ", la métaphysique médiévale n'étant autre chose qu'une théologie. S'il en était ainsi, et si Descartes procédait directement de la scolastique médiévale, on voit quelles conséquences on pourrait en tirer sur le statut de la métaphysique cartésienne Il apparaît ici que c'est Heidegger lui-même qui a ouvert la voie à la réduction de la métaphysique cartésienne à une théologie
Nous sommes remontés directement à la source, plutôt que de citer les différents commentateurs français qui, depuis une quinzaine d'années, se sont consacrés à la reprise et au développement de ces thèses heideggeriennes sur Descartes. Ceci dit, sans refuser d'en parler, je ne souhaiterais pas que le débat qui va avoir lieu soit un débat polarisé autour de Heidegger, pratiquement jamais cité dans mon livre. Il apparaît plus utile de montrer que l'on peut philosopher sans le point de repère que constitue sa schématisation de l'histoire de la pensée.
La lecture conjointe des Disputes métaphysiques de Suarez et des Méditations de Descartes ne m'a pas convaincu de cette manière, à mon sens impropre et forcée, d'inscrire la métaphysique de Descartes dans une filiation scolastique. Certes, Descartes connaît Suarez, qu'il cite une fois dans sa réponse à Arnauld, et, dès sa thèse de 1913, Gilson a été le premier à voir que dans une lettre de 1630, Descartes renverse exactement une proposition de la Disputatio XXXI sur le rapport en Dieu des possibles à la vérité. J'ai moi-même montré (p.333-334) que le double argument cartésien du malin génie et du Dieu non trompeur doit très vraisemblablement quelque chose au double argument de Suarez dans la Disputatio IX sur Dieu qui ne peut mentir et sur celui qu'il nomme le malus angelus, mais c'était pour préciser aussitôt qu'en ce qui concerne la question du Dieu non trompeur, cet argument est en réalité traité par Descartes dans un esprit très différent de Suarez. Ce dernier se contente d'invoquer la " vraie et saine doctrine des théologiens ", alors que Descartes ouvre avec cette question tout l'espace problématique des six méditations.
Que des rapprochements entre arguments ou entre concepts soient possibles, et même parfois nécessaires, c'est donc indiscutable. Mais ce n'est pas pour autant que Descartes doive apparaître comme le continuateur de Suarez et comme procédant de lui, bien au contraire, puisqu'à chaque fois ce sont, à condition que l'on procède à une étude approfondie, les différences et les oppositions qui prévalent entre le théologien de la Contre Réforme et le métaphysicien français.
Pour rendre indiscutable cette distinction entre scolastique et philosophie cartésienne, il m'a semblé qu'il ne fallait pas commencer par s'enfermer dans une confrontation entre Descartes et la Scolastique, car cela aurait consisté à faire de celle-ci la seule référence à laquelle mesurer le degré d'originalité et de nouveauté de Descartes, et donc trop lui accorder dès le départ.
J'ai au contraire entrepris d'explorer ce qui, par rapport à la schématisation heideggerienne de l'histoire de la pensée, était demeuré terra incognita, à savoir la pensée humaniste, la philosophie de la Renaissance, la pensée de ces auteurs français tels que Montaigne et Charron dont Hegel mettra curieusement en doute l'appartenance à la philosophie, mais que Descartes a lu dès sa jeunesse et dont il a fait son miel, car il n'a pas fait que se nourrir de la scolastique enseignée à La Flèche (pour autant que cette philosophie là soit une nourriture). Au contraire, la manière d'évoquer la conversation des auteurs ou l'usage des livres, tant dans le Discours de la méthode que dans la Lettre à Voetius, montre la profondeur et l'intimité du commerce de Descartes avec les philosophes humanistes de la Renaissance.
Il ne s'agit pas ici simplement d'un point d'histoire des idées, mais bien de la conception même que l'on se fait de la philosophie, conception où c'est désormais moins la " question de l'être " que la " question de l'homme ", et plus précisément de la perfection de l'homme, qui apparaît centrale pour qui cherche à mieux discerner le mode de pensée du philosophe, dans sa distinction d'avec le mode de pensée du théologien.
J'ai pris pour méthode de rechercher, non pas l'" impensé " des philosophes, ce qui revient à leur faire dire ce qu'il n'ont pas dit, et à leur faire penser ce qu'ils n'ont pas pensé, mais au contraire les moments où des hommes se disent eux mêmes philosophes ou, dans le cas de Montaigne, humanistes. J'ai cherché à retrouver les conditions de ces prises de conscience successives : Bovelles qui, en 1529, se déclare amator philosophiæ ; Montaigne qui se reconnaît dans l'humaniste ; Charron, ce théologal qui se dit néanmoins, dans la préface de la Sagesse, faire profession de philosophe ; Descartes enfin qui, dès le troisième paragraphe du Discours de la méthode, déclare considérer les actions des hommes d'un " il de Philosophe ". Dans le cas de Bovelles, de Montaigne et de Charron, cette prise de conscience est directement liée à l'expérience ou à l'appréhension des censures et des condamnations. Un partage se fait ici, non seulement entre deux modes de pensée, mais, de manière plus rude, entre pensée et pouvoir. Quant à Descartes, c'est dans les mêmes pages du Discours qu'il distingue avec une certaine ironie les " hommes purement hommes " dont il est, et les théologiens qui, de quelque manière, se voudraient " plus qu'hommes ".
L'expérience des attaques et des censures, c'est durant la décennie suivante que Descartes en fera l'expérience, avec les théologiens d'Utrecht et de Leyde. Et c'est en réponse à Voetius qu'il revendiquera pour la première fois, dans une page admirable de véhémence et de conviction, le titre de novateur en philosophie, ce qui est une manière de se placer dans la continuité, sinon des doctrines, du moins des efforts des novateurs de la Renaissance.
Dans la même lettre, et face à un Martin Schoock qui, dans un pamphlet anti-cartésien commandé par Voetius, lui reproche d'attribuer à la science acquise par la nouvelle philosophie " une perfection qui, depuis la Chute, n'est le fait d'aucun savoir humain ", Descartes défend, sous le nom d'érudition, un idéal humain d'accomplissement de soi par l'" étude et la culture de son esprit et de ses murs " qui, tout en n'étant pas identique, n'est pas sans de profondes affinités avec l'homo studiosus conçu dès 1511 par Charles de Bovelles dans le Livre du sage. Nous retrouvons ici cette notion de " perfection de l'homme " sur laquelle il faut maintenant s'arrêter plus particulièrement.


IV. La perfection de l'homme
La notion de perfection de l'homme désigne moins un concept à définir qu'un certain mode de pensée, une confiance dans les capacités naturelles de l'homme à connaître le vrai, qui est très clairement exprimée par Descartes à l'article 38 des Principes de la philosophie, livre I, lorsqu'il rapporte nos erreurs, non pas à un défaut de notre nature, mais à un défaut de notre manière d'agir et d'user de notre liberté. Dans mon livre, et mis à part le dernier chapitre, cette notion n'est thématisée que par éclairs, car loin d'avoir été présupposée au départ, ce n'est que très progressivement, et même après la thèse, qu'elle s'est imposée comme véritablement centrale.
Cette notion n'est pas née à la Renaissance, mais principalement au XIIIe siècle, dans le contexte de l'aristotélisme éthique et de la traduction latine de l'important prologue d'Averroès à son commentaire de la Physique d'Aristote, prologue dans lequel la perfectio hominis est identifiée à l'étude des sciences spéculatives, thème que l'on retrouve dans le dernier tiers du XIIIe siècle chez les philosophes enseignant à la Faculté des arts de Paris (ces philosophes qui se désignent comme artistæ, ce que l'on traduit par " artiens ", et dont je souligne la valeur dans l'introduction de mon livre). Même après les condamnations doctrinales de 1277, on trouvera encore un philosophe artien, Jacques de Douai, pour identifier explicitement la philosophie à la " grande perfection de l'homme " (magna hominis perfectio).
D'origine indiscutablement philosophique, cette notion va être récupérée et déplacée par certains théologiens, de sorte que c'est dans la manière d'en faire usage que l'on distingue le mieux ce qui différencie pensée philosophique et théologique. Thomas d'Aquin reprend l'expression dans le Prooemium de son Commentaire de la métaphysique d'Aristote, qui peut encore être considéré comme un texte philosophique. Cependant, au début de la seconde partie de la Somme de théologie, il identifie cette fois la " perfection ultime de l'homme ", non plus à l'étude des sciences spéculatives, mais à la contemplation de l'essence divine, réservée aux seuls bienheureux dans l'autre vie. La distinction thomasienne entre béatitude parfaite en l'autre vie et béatitude imparfaite en cette vie interdit désormais de parler de perfection de l'homme dans l'existence présente, puisqu'en cette vie l'homme est, pour les théologiens, radicalement incapable de connaître quoi que ce soit de l'essence divine. C'est cet interdit théologique que je rappelle de manière très condensée dans l'Epilogue du livre.
J'ajouterai que dans la théologie, surtout à compter de Duns Scot, il sera désormais bien moins question de l'homme que du viator, du " voyageur " et du status viatoris, du statut du voyageur ou du pérégrin en cette vie, opposé au bienheureux en l'autre vie. La théologie conduit ainsi à une certaine disparition de l'homme du champ de la pensée, disparition qui se voit de manière particulièrement frappante au fait que, dans le volumineux Dictionnaire de théologie catholique publié en ce siècle, on ne lit, à la mention " Anthropologie ", que le renvoi : " Voy. Homme ", mais que, arrivé à la lettre " H ", on découvre qu'il n'y a pas d'article " homme " !
Pour revenir à la philosophie, j'ai progressivement pris conscience du fait que cette notion de perfection de l'homme apparue dans la philosophie médiévale, a été reprise et enrichie dans la philosophie française de la Renaissance, jusqu'au moment où Descartes a su lui donner, à certains égards, une densité nouvelle. J'ai d'ailleurs découvert depuis ce livre d'autres textes, notamment dans les traités métaphysiques de Bovelles, qui permettront de préciser mieux encore l'histoire de cette pensée renaissante de la perfectio hominis.
J'ai dit tout à l'heure que mon interprétation avait évolué. Cette évolution concerne le rapport à la métaphysique, dont je voudrais parler maintenant. Soucieux de réintégrer dans le champ philosophique des auteurs qui ne sont guère métaphysiciens comme Montaigne et Charron, désireux de prendre des distances avec l'identification heideggerienne de l'histoire de la philosophie à l'histoire de la fondation onto-théologique de la métaphysique, et attaché à montrer que la philosophie morale, chez Descartes, n'est pas un ajout extérieur, mais constitue une prise en considération de l'homme tout entier et participe ainsi de la synthèse cartésienne, j'ai longtemps privilégié, notamment dans mon approche de Descartes, la perspective morale. La pensée cartésienne des perfections qui sont en l'homme est une idée directrice pour toute sa correspondance morale, et dans la thèse soutenue en 1994, j'avais avancé la nécessité d'une distinction entre la question métaphysique du fondement de la connaissance et ce que je nommais alors la question morale de la perfection de l'homme.
Quand il m'est apparu que le texte théorique fondamental sur les " perfection de nos facultés en leur genre " et sur la " plus grande et principale perfection de l'homme " se trouvait dans la Quatrième méditation et donc dans la métaphysique même de Descartes, la perspective a très sensiblement changé. D'où le nouveau chapitre ajouté à la thèse (p.325-349), qui condense les analyses exposées dans quatre conférences prononcées sur Descartes en 1996. Mais il faut se demander pourquoi ces textes de la métaphysique cartésienne sur les perfections en leur genre de nos facultés et sur la plus grande et principale perfection de l'homme ont été si généralement négligés des commentateurs.
A mon avis, cela vient du fait que la thèse qui prévaut dans la métaphysique moderne et qui se répercute chez les principaux commentateurs de Descartes est celle de ce que l'on nomme aujourd'hui la " finitude " de l'homme, un mot dont l'usage est très récent puisqu'il n'est apparu, semble-t-il, dans la langue française qu'en 1933. L'interprétation qui domine généralement, et dans laquelle semblent se rejoindre assez curieusement néo-kantiens et néo-heideggeriens d'ordinaire opposés, c'est que " Descartes, avant Kant et autant que lui, serait un penseur de la finitude radicale et constitutive de l'homme ". Cette thèse m'a d'ailleurs été présentée comme une objection par un excellent historien de Descartes, c'est pourquoi, soucieux de tenir mes engagements puisque j'ai écrit que je répondrai à toutes les objections de fond, je souhaiterais ici en débattre cordialement.
Certes, il y a comme une tension dans les Méditations : c'est, comme je l'ai rappelé dans mon livre, dans les mêmes pages qu'il est question à la fois de l'" infirmitas " et de la " perfectio ". Et c'est un fait que, dans la Méditation quatrième, à propos de l'impossibilité de connaître les fins de Dieu, Descartes parle de ma " natura valde infirma et limitata " (AT, VII, 55), ou qu'il rappelle plus loin qu'il est dans la raison d'un intellect créé d'être fini : " de ratione intellectus creati ut sit finitus " (VII, 60). Dans la Méditation sixième, enfin, Descartes parlera de l'homme comme d'une " res limitata ", de sorte que sa connaissance est d'une " perfection limitée " (VII, 84). De tous ces passages (auxquels ont pourrait ajouter les textes si commentés de la Méditation troisième sur le rapport de mon être fini à l'être infini de Dieu), il ressort que la notion de perfection n'est pas univoque au créateur et à la créature, et que si la perfection se dit en Dieu d'un être infini, elle ne peut se dire en l'homme que d'un être fini. La perfection de l'homme se dit de manière non pas absolue, mais au contraire de manière toujours relative à la condition de l'homme lui-même : c'est la perfection de l'homme en tant qu'il est homme ou, pour reprendre les termes même de Descartes, la perfection de ses facultés en leur genre. Tout ceci est si clairement dit par Descartes dans ses Méditations et si connu de tous les commentateurs que je n'ai pas jugé nécessaire de le répéter dans mon livre. D'ailleurs, que la perfection de l'homme soit une perfection de quelque manière " finie ", c'est précisément ce qui s'est toujours dit dans la tradition philosophique de l'aristotélisme latin, et encore chez Bovelles, où le sage est explicitement dit un homo finitus. Bref, si je ne conteste évidemment pas que le moi soit pensé par Descartes comme une " substance finie ", puisqu'il le dit de manière on ne peut plus explicite, ce n'est pas pour moi le point qu'il importe le plus de souligner lorsque l'on veut faire ressortir ce qui est le plus propre à la métaphysique de Descartes. Il me semble en effet plus essentiel de bien faire la distinction entre ce que nous dit Descartes et ce que nous disent les scolastiques, et de ne pas confondre la conception de l'être fini chez Descartes et chez Kant, qui sont à mon sens radicalement différentes.
Sur Descartes et la scolastique
Nous ne devrions jamais perdre de vue le fait que loin de nous ouvrir l'accès à la connaissance de l'essence de Dieu et de nous-même, la théologie scolastique nous en interdit radicalement l'accès en cette vie. La métaphysique cartésienne, au contraire, repose tout entière dans l'effort pour frayer l'accès à la connaissance positive de l'être infini. La fine distinction cartésienne entre connaître et comprendre est ici essentielle, car si c'est le propre d'un entendement fini que de ne pas pouvoir comprendre l'infini, nous pouvons légitimement chercher à connaître, autant qu'il nous est possible, par la lumière naturelle de la raison quid sit Deus : ce que c'est que Dieu. Je crois avoir montré précisément que Descartes, en affirmant, dans la Méditation quatrième, la perfection de nos facultés en leur genre et la capacité de l'homme à ne pas faillir pourvu qu'il fasse bon usage de celles-ci, prend exactement le contrepied des développements de Suarez dans la Dispute IX sur le faux (dont nous avons la preuve que Descartes l'a lue, puisqu'il la cite à Arnauld), et où Suarez rappelle non sans insistance, avec Thomas, le caractère faillible de la raison et avec Duns Scot l'" imperfection " de l'intellect. Je maintiens donc que l'opposition de Descartes à la tradition de l'Ecole est, sur la question de la " perfection de l'homme " et des capacités de notre raison naturelle, aussi consciente que radicale.
Il reste maintenant à dire un mot du rapprochement si souvent proposé entre Descartes et Kant, en étant bien conscient que c'est un livre entier qu'il faudrait écrire sur la question.
Sur Descartes et Kant
Tout d'abord, je n'emploierai pas, à propos de Descartes, le mot de " finitude " qui n'appartient pas à son vocabulaire, terme dont la connotation théologique est bien trop marquée et qui ne s'est imposé dans la philosophie qu'à partir de la lecture heideggerienne de Kant. De plus, Descartes est non seulement le premier philosophe à qualifier la volonté humaine d'" infinie ", mais il écrit bien, à propos cette fois de la connaissance : " j'expérimente déjà que ma connaissance s'augmente et se perfectionne peu à peu et je ne vois rien qui la puisse empêcher de s'augmenter de plus en plus jusques à l'infini " (IX-1, 37). Certes, il ne s'agit pas de prétendre que ma connaissance puisse être " actuellement infinie " : il s'agit bien au contraire d'une progression à l'infini : Descartes écrit ainsi que ma connaissance " n'arrivera jamais à un si haut point de perfection qu'elle ne soit encore capable d'acquérir quelque plus grand accroissement ". Mais, à la différence de Kant, on voit qu'il n'est pas dans l'esprit de la philosophie cartésienne de déterminer a priori une limitation radicale et indépassable dans l'usage de nos facultés de connaître. Sur ce point, et sans pouvoir développer davantage ici une question très sensible qui n'entre pas directement dans l'horizon de mon livre, Kant est très différent de Descartes et à certains égards plus proche de Thomas et de la tradition scolastique, comme l'attestent notamment la volonté kantienne affichée de " supprimer le savoir pour laisser une place à la foi ", ou encore le souci commun à Thomas et à Kant de réfuter tout argument inspiré du Proslogion d'Anselme auquel la preuve a priori de Descartes au contraire se rattache.

Conclusion

Il est devenu urgent de repenser aujourd'hui le statut de la métaphysique cartésienne. Trop de commentateurs ne retiennent actuellement que l'affirmation de la puissance incompréhensible de Dieu, et, négligeant tant la métaphysique cartésienne de l'infini positivement connu que les implications métaphysiques de la distinction partout rappelée par Descartes entre connaître et comprendre, certains n'hésitent pas à placer Descartes du côté des théologiens, et à affirmer, à l'opposé de tout ce qu'a écrit Descartes, soit qu'il " reste théologien chrétien " en ceci qu'il " récuse que nous ayons la moindre connaissance de l'essence divine ", soit, ce qui est encore plus insoutenable, que l'" émancipation de la philosophie par rapport à la théologie " n'aurait pas eu lieu avec Descartes, mais avec Suarez ! Le résultat de ces thèses, c'est qu'aujourd'hui Descartes est absent de la présentation scientifique du colloque international sur la métaphysique qui s'est tenu à Québec (on passe directement de deux théologiens, Thomas et Suarez, à Kant). Par contre, il est présent dans le Dictionnaire de théologie tout récemment paru aux P.U.F., où l'on trouve un article " Descartes " entre les articles " démonologie " et " descente aux enfers ". L'auteur de l'article soutient la seconde thèse évoquée et il n'hésite pas à ajouter que Descartes serait le " dernier théologien spéculatif ", dans un exposé qui révèle une absence de tout discernement clair entre métaphysique et théologie, puisque l'une est mise à la place de l'autre, quand elles ne sont pas purement et simplement mélangées lorsque l'auteur compare entre eux Descartes et Lessius. Je crois avoir suffisamment réfuté à l'avance ces thèses dans Philosophie et perfection de l'homme où j'ai notamment montré (p.340) que c'est le sens métaphysique de l'infini et non pas du tout un interdit théologique qui anime la pensée de Descartes et lui inspire ses thèses sur la libre création des vérités dites éternelles. Mais je suis prêt à reprendre entièrement le fond de la question, dès lors qu'un débat public pourra s'engager avec les auteurs de ces thèses.
C'est en lisant ce genre d'article qu'il m'apparaît que les recherches sur la distinction entre le mode de pensée du philosophe et celui du théologien comme celles que j'ai réalisées pour la philosophie de l'homme dans ce livre et que je poursuis actuellement pour la métaphysique, sont aujourd'hui plus que nécessaires si nous ne voulons pas que les philosophes modernes, à commencer par Descartes, ne subissent le sort qui fut, au XIIIe siècle, celui d'Aristote, à savoir celui d'une " théologisation " progressive de son oeuvre, au point que l'inspiration philosophique de sa pensée en fut pour longtemps déformée et brouillée . Mais j'arrête ici ma présentation pour laisser place au libre débat.

 

 

 

DISCUSSION

M.Eric OUDIN. - Je remercie en notre nom à tous Emmanuel Faye pour les analyses si pénétrantes qu'il a bien voulu nous faire partager et plus encore pour avoir affirmé haut et clair une certaine idée de la philosophie. Trop d'historiens de la philosophie oublient, je crois, que l'histoire de la philosophie ne saurait être une fin, qu'elle ne saurait définir la substance d'un enseignement philosophique même si elle en est évidemment une condition nécessaire, et que ce qui importe, en un mot, c'est de philosopher.
Selon Emmanuel Faye, plus les philosophes renaissants ont approfondi l'idée de perfection de l'homme, plus ils ont pris conscience de la spécificité de la philosophie, de la différence entre philosophie et théologie. Tandis que le philosophe insiste sur la perfection de l'homme et sur l'excellence dont le rend capable sa nature, le théologien, au contraire, insiste sur l'infirmité de l'homme et sur sa nature corrompue après la chute. En ce sens, dire Descartes philosophe, en faire l'héritier d'une tradition de pensée qui le rapproche de Montaigne, c'est souligner que son refus d'être " du conseil de Dieu " est un refus du mode de pensée théologique
La thèse d'Emmanuel Faye prend évidemment le contre-pied d'une tendance actuellement dominante des études cartésiennes selon laquelle Descartes serait plus théologien que philosophe. Au-delà du conflit des interprétations, ce qui est en jeu, c'est bien l'idée même de philosophie : est-on philosophe ou théologien plutôt que philosophe et théologien, et la distinction entre ces deux modes de pensée vient-elle d'abord de la différence entre deux idées de la nature humaine ?
Emmanuel Faye nous invite à un débat auquel nous ne saurions nous dérober. Je m'en voudrais de l'orienter, mais je ne doute pas que ce qui a été dit du rapport entre philosophie et théologie, du statut de la métaphysique chez Descartes ou encore du caractère spécifiquement humaniste de la philosophie ne fasse question. Mais j'ai déjà trop parlé et il est plus que temps de laisser s'engager la discussion.


M.Thierry GONTIER. - Je te remercie, Emmanuel, pour ton propos vigoureux, sans doute quelquefois provocateur, mais provoquant surtout au débat philosophique. Tu as su parfaitement donner une consistance à cette " profession philosophe " dont ont parlé Ruedi Imbach et Xavier Puttalaz, et qui prend tout son sens non chez les artiens du XIIIe siècle mais bien à la Renaissance, avec l'avènement d'une véritable philosophie de l'homme. Une philosophie dont tu as rappelé comme elle était dégagée de la théologie : ce qui ne veut évidement pas dire qu'elle exclue ou condamne toute théologie, mais bien plutôt qu'elle implique de repenser sur une nouvelle base l'articulation entre philosophie et théologie. Tout le problème est de savoir quel contenu donner à cette philosophie de l'homme, et quel nouveau concept de la philosophie et de l'être elle peut engager ; bref, quels sont les attributs de cette notion " d'homme " dont tu as montré qu'elle constituait un objet propre de philosophie à la Renaissance ?
Sans vouloir donner une réponse à cette question, tu y réponds implicitement par certaines des expressions que tu as employées dans ton exposé, qui montrent bien les grandes orientations de ta lecture. Au sujet de Bovelles, tu dis qu'une de ses découvertes principales était celle d'une " vis intuitiva ", soit d'un pouvoir cognitif refusé par la scolastique à l'homme. Au sujet de Montaigne, ensuite, tu soulignes que la " mediocritas " ne saurait être le dernier mot de sagesse de Montaigne, qui, à la fin de sa vie fait de Platon son livre de chevet et montre un intérêt croissant pour la figure de Socrate. Au sujet de Charron, tu notes qu'il tentait non de séparer science et sagesse, mais bien plutôt de les unir. Enfin, au sujet de Descartes, tu mets non seulement l'accent sur le pouvoir conféré à l'esprit humain de connaître Dieu, mais tu soulignes aussi que Descartes considère comme la véritable perfection de l'homme le libre arbitre. Dans chacun de ces cas, tu a affirmé une confiance nouvelle dans le pouvoir cognitif de l'homme, dans sa capacité de son esprit à saisir le vrai dans une activité autonome.
Mon objection serait la suivante : ne tends-tu pas trop à trop assimiler homme et intelligence humaine, à définir l'homme dans son seul pouvoir cognitif et à mettre trop l'accent sur le côté prométhéen de la Renaissance au détriment d'un autre versant, qui serait celui d'une prise en considération de la dimension finie de l'homme et d'une revalorisation de la vérité elle-même en relation avec les fins morales, pratiques, techniques mêmes (au sens de la Renaissance, non de Heidegger, bien évidement) ? Un des acquis de la Renaissance n'est-il pas de penser le caractère fini de l'homme non comme appelant à un dépassement au sein d'une théologie, mais comme un horizon de sagesse suffisant ? Je reprendrai brièvement les auteurs précités, en montrant que l'on peut aussi interpréter leur philosophie en mettant aussi l'accent sur ce versant opposé de la sagesse :
1 / Charles de Bovelles (dont il ne s'agit en aucun cas de nier le " prométhéisme ") écrit dans De sapiente que l'homme ne peut pas voir Dieu lui-même, mais seulement son image réfractée en l'ange. La vis intellectiva n'est-elle pas d'une certaine façon rendue possible tout en étant limitée quant à son objet ?
2 / Le Socrate de Montaigne n'a rien du Socrate platonicien : ce n'est pas la doctrine des Idées de la République que Montaigne retient, ni la doctrine stellaire du Timée, et encore moins les spéculations sur les nombres, les mathématiques ou les démons qui font le quotidien du platonisme renaissant ; ce que Montaigne retient de Socrate n'est pas l'affirmation d'un pouvoir de déification de l'homme, mais bien sa modestie intellectuelle et la prise de conscience de l'humanité dans son caractère fini même.
3 / Chez Charron, la réunion de la science et de la sagesse ne se fait que par l'élimination d'une certaine science, soit de la science purement spéculative non centrée sur l'homme mais sur l'être ; Charron lui oppose une sagesse qui est certes une science, mais une science morale, c'est à dire incarnée dans la dimension humaine.
4 / Descartes pose certes un problème plus complexe : on ne saurait nier qu'il y a chez lui une revalorisation du pouvoir cognitif de l'homme, fondé sur l'évidence absolue du cogito. Il conviendrait de ne pas sous évaluer pour autant la dimension proprement technique (encore une fois au sens renaissant) donnée à la connaissance, sa limitation aux objets qui intéressent l'homme et tombent, d'une façon ou d'une autre, " sous sa main ". Enfin, la mise en valeur de la liberté ne doit pas faire oublier la valorisation des passions, qui inscrivent cette liberté, toute infinie soit-elle dans son principe, dans une sphère finie et mesurée, celle du corps humain. Dans un sens, on peut se demander si la philosophie de la Renaissance ne bouleverse pas la définition classique de la sagesse, en affirmant qu'elle consiste non dans un règlement de l'homme sur l'être, mais plutôt en un règlement de l'être sur l'homme dans sa constitution temporelle, contingente, etc.


M. Emmanuel FAYE. - Merci, Thierry Gontier, pour la richesse de ton propos. En suivant la chronologie de tes questions, j'ai apprécié le fait que l'on passe de manière continue du Moyen Age tardif à Descartes sans omettre la succession des philosophes français de la Renaissance : Bovelles, notamment, retrouve enfin la place qui lui revient dans l'histoire de la philosophie française, et tel était le premier but de mon livre. Par ailleurs, il est certain que chacun, selon son tempérament philosophique et sa problématique directrice, mettra l'accent sur tel apport de ces penseurs plutôt que sur tel autre. S'il m'est permis de reprendre la typologie des philosophies antiques, je dirai que la problématique de mon livre serait d'orientation plutôt socratique et platonicienne (et aussi, à certains égards, aristotéliciennne pour la mise en valeur de l'activité théorétique du sage), tandis que la tienne serait plutôt sceptique et épicurienne, ce qui est accentué par le fait que tu as choisi la question de l'animal chez Montaigne et Descartes. C'est pourquoi je prends moins tes remarques comme des objections que comme des différences d'accent. Cela dit, une série de mises au point paraissent nécessaire.
Comme tu le rappelles, je suis parti des philosophes artiens de Paris au XIIIe siècle et je voudrais leur rendre hommage, car ils furent les premiers à identifier, explicitement et dans des circonstances extrêmement difficiles, la philosophie elle-même à la " grande perfection de l'homme ", comme le dit Jacques de Douai dans le prologue de son commentaire des Météorologiques où il déplore l'oppression dont sont victimes les " hommes philosophes " (uerumtament uiri philosophici his diebus sunt oppressi). Reprenant le titre du beau livre d'Imbach et Putallaz, tu évoques le fait d'être philosophe comme une " profession ", mais il faudrait alors prendre le mot au sens fort d'une " profession de foi ", non d'un métier seulement. S'il est vrai que la distinction entre philosophes et théologiens est d'abord apparue de manière statutaire dans l'Université, ne réduisons pas, comme on l'a trop fait, la vocation du philosophe à un idéal " professionnel " ou " corporatiste ". Pour qui a lu les oeuvres d'artiens comme Boèce de Dacie, l'idéal du philosophe apparaît bien plus qu'une profession : c'est un idéal humain, en droit accessible à tous, c'est la vie de la pensée. Et à la Renaissance, quand Charron dit qu'il fait profession de philosophe, c'est sa vocation qu'il exprime, non son métier qui consiste à faire des sermons comme théologal. Sachons donc reconnaître et préserver cette dimension humaine et non pas corporatrice de la vocation du philosophe. C'est le premier point.
Deuxième point : tu poses à nouveau la question du " contenu " de la philosophie de l'homme. Gilson pensait l'avoir résolue en disant que la sagesse était " sans contenu " à la Renaissance. Ce mot, trop matériel, me semble de toute façon inapproprié ; je répondrai cependant que l'humanitas (en laquelle Bovelles fait explicitement consister la sagesse) est assez substantielle pour être le premier " contenu " d'une philosophie. Je me souviens de ma première conférence sur la philosophie de la Renaissance : des interlocuteurs néo-hégéliens m'avaient objecté que la Renaissance serait une période sans concept (avec l'idée que la vérité de la Renaissance n'apparaît que lors de l'Aufklärung et au-delà, quand Schlegel ou Hegel en parlent). On m'avait demandé : quel est votre concept ? Avez-vous un concept à produire ? Sinon, ce n'est pas de la philosophie ! Voilà un genre d'exclusion que l'on trouve déjà avec Hegel affirmant de Montaigne et de Charron que leur oeuvre relève de l'expérience humaine, mais pas de la philosophie. Je ne suis pas certain que l'humanitas puisse être dite exactement un " concept ", mais c'est une vérité par elle-même assez substantielle pour que nous ayons tous, en tant que nous sommes des êtres humains, un " contenu " qui n'a pas besoin d'être fixé dans une définition pour exister. Je dirai que le but du philosophe consiste davantage à ôter les définitions d'emprunt et les images de l'homme qu'à définir une fois pour toutes ce que nous sommes. C'est ce que j'avais exprimé dans l'article " Homme " de l'Encyclopédie philosophique universelle, et, dans mon livre, j'ai pris ce que je nomme la " philosophie de l'homme " comme un certain mode de pensée et non comme une discipline particulière qui se donnerait, selon tes termes, un " objet " spécifique, car l'homme est bien plus qu'un " objet " du savoir. C'est pour cette raison que je n'emploie jamais le mot " anthropologie ". D'ailleurs, ceux qui, un Sibiuda ou un Malebranche, parlent de " science de l'homme " aux limites de la période que j'ai étudiée, ne sont pas les plus philosophes.
En réponse à ton objection, je dirai deux choses. Premièrement, loin d'être négligée, la dimension morale de la philosophie de l'homme est non seulement très présente dans mon livre, mais elle en est même la tonalité dominante. Certes, on trouve avec Bovelles, dans la préface du Livre de l'intellect, l'identification (venue d'Albert le Grand) de l'homme à l'intellect, mais c'est aussi le même Bovelles qui, ayant évolué, conclura en 1529 à la priorité des vertus morales sur les vertus intellectuelles (p.150-155). Mon livre montre ensuite comment, avec Montaigne et Charron, une pensée s'impose qui relève de la philosophie morale, à savoir la distinction entre conscience et dévotion (Montaigne) et l'antériorité de la probité sur la piété (Charron). Enfin, le premier des deux chapitres sur Descartes prend pour fil directeur la vertu morale et montre en quoi la philosophie morale permet une appréhension de l'homme " plus complète et plus profondément susceptible d'évolution " que la seule métaphysique (p.317-318). On ne saurait être plus explicite ! Ce serait donc mal me lire que de penser que je n'ai pas pris en compte le " versant moral " de la philosophie de l'homme, au contraire si présent qu'il est le fil conducteur de tout mon livre. C'est la métaphysique, qui (parce que ce n'était pas le sujet) n'est pas encore assez thématisée dans mon livre, notamment pour Bovelles et Descartes. C'est à cela que je travaille maintenant, d'où sans doute un accent différent, déjà perceptible à la fin du second chapitre sur Descartes et dans la conférence que je viens de faire. Mais cette problématisation nouvelle de la métaphysique ne doit pas nous amener à oublier que philosophie morale et métaphysique sont des complémentaires et non des versants opposés. Deuxièmement, je suis réservé sur ta formule : " penser le caractère fini de l'homme comme un horizon de sagesse suffisant ". Chez les auteurs comme Bovelles et Descartes, qui sont (et de manière différente) à la fois des moralistes et des métaphysiciens, il y a certes la conscience de notre être " fini ", mais non pas la volonté de redoubler ce " caractère fini " par une limitation radicale et a priori de nos capacités de connaître. Prenons par exemple Bovelles : dans l'Opuscule métaphysique de 1504, le sage est pensé comme un finitus homo, donc comme un être fini, au sens où la perfection de l'homme, c'est d'atteindre sa fin, mais dans le même ouvrage, Bovelles montre que le sage est celui qui est capable de remonter aux préconceptions incréées de toutes choses. Le fait d'être fini n'est donc pas une limitation indépassable de notre pensée qu'il reviendrait à la théologie seule de pouvoir dépasser. Tout " finis " que nous sommes, il y a en nous, écrit Bovelles, un " intellect métaphysique ", capable de connaître les principes des choses et de trouver dans ce savoir sa félicité et sa fin.
Dans la continuité de ces mises au point, je réponds à tes quatre remarques.
1/ Pour la dialectique bovillienne de l'homme et de l'ange, il est impossible de résumer en quelques lignes ce que Bovelles a mis plusieurs ouvrages à préciser. Disons seulement que si l'on retrouve dans ses oeuvres les deux thèmes dyonisiens de la médiation de l'ange (évoqué dans mon livre p.95, 107, etc) et de la " ténèbre divine " (développé de manière originale et neuve dans le De diuinae caliginis liber de 1526), il ne faut jamais perdre de vue que la métaphysique de Bovelles s'inscrit dans une conception évolutive de l'homme, où l'écart initial entre l'intellect de l'ange (capable de connaître toutes choses par la seule intuition de soi) et l'intellect de l'homme (obligé de connaître le monde par espèces sensibles avant de récapituler toutes choses dans sa mémoire intellectuelle) se réduit à mesure que l'homme s'accomplit. Et cela ne veut pas du tout dire que l'homme renonce à son corps. Au contraire, comme le montre de manière remarquable la dialectique bovillienne de l'Opuscule métaphysique de 1504, c'est par le corps que s'effectue " l'égalisation de l'esprit humain et la reconduction de cet esprit au niveau de l'esprit angélique ".
2/ Je suis en complet désaccord lorsque tu dis que " le Socrate de Montaigne n'a rien du Socrate platonicien ". Au contraire, et comme je l'ai longuement montré (p.203-217), Montaigne s'affranchit du Socrate néo-platonicien, auquel s'en tenait encore souvent Marsile Ficin, pour revenir au Socrate des premiers Dialogues platoniciens, et particulièrement à l'Apologie de Socrate, texte qui fascine l'auteur des Essais. Tu cites comme un contre-exemple la doctrine stellaire du Timée ; or ce n'est pas Socrate, mais Timée lui-même qui expose la cosmologie de Platon. Enfin, je n'ai jamais dit que Montaigne aurait retenu de Socrate l'affirmation d'un " pouvoir de déification " de l'homme (je n'emploie jamais ce terme obscur) puisque, tout au contraire, je montre que c'est le naturel de l'homme, la sincérité dans l'essai, la connaissance et l'usage de ses facultés qui, chez Socrate, fascinent Montaigne (p.210).
3/ Sur Charron, je suis évidemment d'accord avec tes propos puisqu'ils reprennent exactement ce que j'ai montré dans mon livre (p.280-286 et 302-304), à savoir que Charron n'a pas écarté de la sagesse la science comme telle, comme le croit Gilson, mais la métaphysique, jugée trop spéculative (et, pour d'autres raisons, le pédantisme de la fausse science). Cela dit, Charron ne représente pas à lui seul toute la Renaissance, il s'en faut de beaucoup, mais seulement une tendance anti-spéculative qui, sur ce point, s'oppose à la sagesse à mon sens plus complète d'un Bovelles ou, pour le XVIIe siècle, d'un Descartes.
4/ Sur Descartes, enfin : il y a certes un souci d'utilité pratique dans la considération cartésienne de la science. Cela dit, les pages fameuses du Discours de la méthode sur la " philosophie pratique " montrent bien (comme je le souligne p.309-312) que Descartes fait passer explicitement ce qui est " utile à la vie " (à savoir la " conservation de la santé ") avant les " commodités " de nos ingénieurs. J'hésiterais donc à parler d'une science technicienne, d'autant que le mot de " technique " n'est pas dans le Discours de la méthode et que Ferdinand Alquié a bien montré que le souci " technique " n'est pas l'horizon ultime de la pensée de Descartes. Par ailleurs, malgré ce que tu dis, le concept de la technique que tu donnes est bien empruntée à Heidegger : l'" être-sous-la-main ", c'est la traduction française du Vorhandensein heideggerien. Et comment parler chez Descartes de la limitation de la connaissance humaine aux objets qui tombent sous sa main ? Ni Dieu, ni la mens humana, ni même l'étendue indéfinie de l'univers ne sont de tels " objets " ! Enfin, et puisque tu évoques les passions, qui ne sait que, pour l'auteur des Passions de l'âme, le bon usage de notre liberté passe par celui de nos passions, " toutes bonnes de leur nature " ? Mais fallait-il rappeler dans mon livre tous les aspects les mieux connus du cartésianisme, alors que je me suis explicitement limité à deux points : (1) poser la question de la relation de Descartes aux philosophes français de la Renaissance ; (2) étudier la pensée cartésienne de la " principale perfection de l'homme ".
Sur ta question finale, où tu présentes la sagesse renaissante comme un " règlement de l'être sur l'homme ", je pense que ta formule (dont le retournement semble inspiré de la seconde préface de Kant) est non seulement trop générale, mais comme telle discutable. Ainsi, puisque ton propos inclut Descartes (que, pour ma part, je ne situe pas dans la Renaissance, mais à sa limite), tu n'es pas sans savoir que, après Montaigne, et tant dans la lettre à Elisabeth du 15 septembre 1645 (AT IV, 292) que dans les Principes, III, 3, il récuse le fait de rapporter tout ce qui existe à l'homme. Et si j'ai moi-même avancé (comme je viens de le rappeler dans ma conférence), qu'à la Renaissance la " question de l'être " laisse place à la " question de l'homme ", au sens où cette dernière redevient (comme chez Platon) une question centrale pour le philosophe, il m'est apparu que, pour aller plus avant, on ne pouvait pas s'en tenir à cette généralité : il fallait chercher dans les auteurs du temps des réponses précises à cette question, différentes pour chaque philosophe et cependant mesurables à l'aune d'une expression commune : ce qui est le cas avec la notion de perfectio hominis.


M. Etienne AKAMATSU. - Nous serions bien en peine de dire quelle aurait été la réponse de Socrate, si on lui avait demandé quel est le contenu de sa philosophie !


M. Emmanuel FAYE. - En effet !


Mme Geneviève RODIS-LEWIS. - Je voudrais dire mon admiration pour votre étude, si riche sur l'originalité de Descartes par rapport à ses prédécesseurs, dont certains fort peu connus comme Bovelles. Vous analysez bien l'importance de la perfection de l'homme. Mais permettez-moi d'abord quelques remarques formelles et sans réelle importance. Vous dites à un moment que Descartes a écrit un traité perdu sur le démon de Socrate : c'est une pure invention et qui n'a rien de prouvé. Mais cela n'appelle pas une longue discussion. D'autre part, il y a un point que je ne vois jamais été évoqué dans votre livre. Descartes en distinguant radicalement, comme vous le montrez, philosophie et théologie, et ne se voulant pas théologien, a quand même, dans les lettres à Mesland, osé aborder une question théologique pour montrer que sa philosophie de la nature, sa physique, était plus favorable au dogme, sans entrer dans les détails. Egalement il est beaucoup question des anges : il faudrait au moins citer l'Entretien avec Burman et l'humour avec lequel Descartes se défie de ce docteur angélique qui croyait tout savoir, et j'éviterais de trop développer le thème des anges. Voilà pour les petits points de détail.
Maintenant, sur le fond, je reconnais que le terme de " finitude " n'est pas chez Descartes, mais je crois quand même qu'on parvient à la perfection à partir de notre imperfection. Et je développerais davantage le thème du doute qui est fondamental chez Descartes et qu'il détestait. Il a éprouvé le doute et il a utilisé des arguments du doute de Montaigne, de Charron, etc, mais pour détruire le doute par le doute ; et ce qu'on ne souligne pas assez dans le cogito, c'est que le doute se nie lui-même ; et dans le dialogue de La Recherche de la vérité, Descartes va jusqu'à exprimer le cogito sous la forme : " je doute, donc je suis ". Le doute se détruit lui-même. Qu'est-ce que cela implique ? Justement cette finitude ou limitation de notre entendement, et en même temps ce progrès vers l'infini que vous avez très bien souligné, mais qui, précisément parce qu'il est un progrès, n'est pas quelque chose d'immédiat. L'homme est d'abord faillible. Vous insistez sur le terme, et j'y insiste aussi parce que finalement c'est l'ambivalence du latin fallor : je me trompe, ou suis-je trompé ? Et ce n'est pas tellement l'hypothèse du Dieu trompeur qui importe, mais le fait que je ne sais pas si je suis dans le vrai ou non, donc je doute. Et à partir de cela, à partir du fait que je doute, je me sens imparfait. Alors je trouve que la perfection est un idéal, et je suis bien d'accord avec tout ce que vous avez développé, mais il faut bien voir l'importance qu'a pour l'itinéraire cartésien la progression qui subordonne toute mon aspiration au plus parfait à la prise de conscience de mon imperfection : ma finitude est négative par rapport à la positivité intemporelle de l'infini proprement divin.
Un petit détail encore : à plusieurs reprises, vous dites que Charron pourrait avoir inspiré les rêves de Descartes et que Descartes aurait lu Charron vers la fin de 1619.


M. Emmanuel FAYE. - Oui, il y a un problème de date.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - Or les rêves sont de novembre et le volume de Charron est donné le 31 décembre ou le 1er janvier.


M. Emmanuel FAYE. - Je vous remercie de vos questions, remarques et critiques qui sont toutes importantes. Pour le traité sur le démon de Socrate, Baillet cite parmi les traités perdus un De deo Socratis. Il est vrai qu'il ne l'a pas eu sous les yeux et rapporte un on-dit, mais l'existence de ce petit traité reste une hypothèse que nous devons envisager.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - Oui, mais Baillet dit tellement de choses fausses pour compléter des allusions trop vagues.

M. Emmanuel FAYE. - C'est un peu comme le Studium bonæ mentis dont je parle aussi dans mon livre. Nous n'avons pas le traité même, mais Baillet le mentionne et tous les historiens considèrent que ce traité a existé et qu'il est distinct des Regulæ.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - Oui, mais là, on a quelques éléments, et ce qu'on en sait va dans le sens de Descartes. Et je vois mal Descartes écrivant sur le dieu de Socrate.


M. Emmanuel FAYE. - C'est néanmoins ce qu'il a fait assez longuement dans la lettre à Elisabeth de novembre 1646 (AT IV, 530).


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - Il y a encore un point que je n'ai pas vu citer et qui serait intéressant à commenter dans les textes de jeunesse, ce sont les tria mirabilia, parce que " l'Homme-Dieu " n'est pas une méditation sur la Trinité ; ce n'est pas un passage à la théologie, c'est, comme la création et comme le libre arbitre, la rencontre de ces deux notions du fini et de l'infini qui sont admirables, et qui suscitent notre réflexion. Vous ne le citez pas, et je pense que c'est plus important pour Descartes que le dieu de Socrate.


M. Emmanuel FAYE. - Si j'ai parlé du dieu de Socrate (p.215), c'est parce que Descartes l'évoque en des termes extrêmement proches de ceux de Montaigne. J'ai voulu montrer qu'il y avait là, très vraisemblablement, une lecture cartésienne de Montaigne. Mais je n'en ai pas fait un argument central chez Descartes et n'en parle pas dans la cinquième partie du livre. Quant à l'" Homme-Dieu ", c'est une expressions certainement capitale dans les Cogitationes Privatæ, mais que pouvons-nous en dire alors que Descartes ne donne aucun commentaire ? S'agit-il d'une pensée de l'homme dans son rapport au divin, ou d'une référence au Christ, ou encore d'une synthèse de ces deux pensées ? L'expérience des textes de la Renaissance qui sont à la frontière de la philosophie de l'homme et de la Christologie rend très prudent sur l'interprétation de cette expression.
Pour la question de physique en relation avec l'Eucharistie, elle est, depuis une thèse publiée en 1977 sous le titre de Theologia cartesiana, liée dans l'esprit de bien des commentateurs à cette expression latine très discutable, qui est apparue trois siècles plus tôt à Amsterdam, en 1677, dans le titre d'un pamphlet violemment anti-cartésien de P. van Maastricht où il condamne la " gangrène des nouveautés des cartésiens " (Novitatum cartesianorum Gangrena seu theologia cartesiana detecta). Si l'expression se répand aujourd'hui chez certains commentateurs, Descartes lui-même ne l'a jamais employée et je doute fort qu'il l'aurait appréciée. Sur la question de la conformité de la physique cartésienne au dogme de l'Eucharistie, il y a, bien-sûr, la fin des Réponses aux quatrièmes objections, les lettres à Mesland et à Arnauld. J'édite actuellement l'Examen d'Arnauld, ouvrage dans lequel il défend Descartes sur cette question contre le Père Le Moine en montrant que Descartes ne pose pas le problème en termes théologiques. Or le jugement d'Arnauld, lui-même théologien averti, est de plus de poids que les commentaires souvent anachroniques proposés en ce siècle. Je pense donc qu'il s'agit simplement pour Descartes de montrer que sa conception de la physique et de la superficie n'est pas incompatible avec une doctrine théologique sur laquelle, en définitive, il ne se prononce pas. Ces textes n'ont donc pas un statut théologique.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - Je suis d'accord avec votre interprétation. Mais il faudrait au moins mentionner les lettres à Mesland. Je crois que je ne les ai pas vu mentionnées.


M. Emmanuel FAYE. - Si cette interprétation est juste, l'expression theologia cartesiana est inexacte et doit être écartée, et ce n'est pas seulement une question de mots. Pour le traitement cartésien de la question eucharistique dans les lettres à Mesland, cela fait partie d'un autre domaine, à savoir le rapport à la Scolastique (notamment à la quantitas dimensiva chez Thomas) évoqué, dans ce livre sur la Renaissance, seulement pour la question de la perfection de l'homme et du problème de l'erreur.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - J'annoncerais une étude, simplement dans une note.


M. Emmanuel FAYE. - Oui. Le troisième point que vous avez évoqué concerne l'ange. Je n'en parle que pour Bovelles et jamais pour Descartes. Chez Bovelles, l'ange est vraiment le symbole d'une pensée pure. Bovelles n'est pas Swedenborg, il ne raconte pas ses visions, il n'a rien d'un théosophe. Il ne prétend pas non plus nous renseigner, comme Thomas, sur le langage des anges. Bovelles voit en l'ange, autant qu'il se peut, une notion philosophique qui, en raison de son art des opposés, aide à mieux penser la spécificité de l'homme. L'ange, c'est une intelligence naturellement capable d'une connaissance intuitive. Ne pas parler de ce thème, ce serait tirer un trait sur toute la noétique médiévale et ses prolongements à la Renaissance. J'ajoute que chez Descartes lui-même, l'index d'AT, qui n'est pas exhaustif, ne signale pas moins de dix-neuf occurrences du mot ange : il faut donc voir plus loin que la boutade anti-thomiste de l'Entretien avec Burman.
J'en viens maintenant à l'essentiel, à savoir ce que vous dites sur la perfection de l'homme. Dans votre intervention, principalement centrée sur les trois premières Méditations, vous prenez le mot de perfection au sens absolu qu'il a dans la Méditation troisième pour désigner l'être infini qu'est Dieu. Dans ce contexte, il ne saurait être question d'une " perfection de l'homme ". Face à la perfection et à l'infini actuel de Dieu, la mens humana ne peut être dite que très imparfaite. Et l'expérience que je fais de ma connaissance qui s'augmente (paulatim augeri) est un nouvel " argument d'imperfection " (imperfectionis argumentum - AT VII, 47). Dans le texte latin de la Meditatio tertia, le mot de perfectio n'est jamais employé pour la mens ou pour la cogitatio de l'homme, mais seulement pour Dieu. Descartes ne prend ici le mot de perfectio que dans un sens absolu et c'est seulement la traduction française qui ajoute, pour la connaissance humaine, les expressions " nouveaux degrés de perfection " et " se perfectionne " (AT IX-1, 37). Si l'on s'en tient, je dirais, classiquement, aux analyses célèbres de la Méditation troisième, on retrouve ce que vous avez si bien rappelé, à savoir que c'est mon imperfection qui, par contraste, me fait prendre conscience de la perfection de l'être infini, ou plutôt, par un retournement fameux, c'est parce que j'ai premièrement en moi l'idée d'infini que je prends conscience de mon imperfection. Sur cela, nous sommes évidemment d'accord.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - La positivité de l'infini me fait prendre conscience de ma négation : c'est original.


M. Emmanuel FAYE. - Oui, pour la Méditation troisième, c'est ce moment de pensée qui importe. Mais ce n'est pas dans cette méditation, où le mot perfection est pris au sens absolu et à propos de Dieu seul, que Descartes introduit et thématise sa conception de la " principale perfection de l'homme " (qui ne peut être comprise que si l'on cesse de penser le concept de perfection de façon univoque à l'homme et à Dieu) : c'est dans la Méditation quatrième et c'est dans les Principes. J'ai donc suivi exactement Descartes en thématisant dans mon livre cette notion de la " principale perfection de l'homme " là où elle se trouvait, et je crois avoir été le premier à prendre au sérieux ce que Descartes nous dit de si important à la fin de la Méditation quatrième, dans un passage auquel les historiens de la pensée cartésienne n'avaient fait, jusqu'à présent, que de brèves allusions quand ils n'omettaient pas de signaler cette page.
Or dans la Méditation quatrième et dans les Principes, ce n'est pas le thème du " perfectionnement " de la connaissance qui est exprimé. La perfection n'est pas ici exactement un idéal. Descartes ne reprend pas non plus ici la notion aristotélicienne de l'entelecheia, de la perfection de l'homme en tant qu'elle désigne la fin à laquelle notre nature doit accéder pour s'accomplir (sens que l'on retrouve dans l'homo perfectus selon Bovelles et qui semble encore présent dans le projet cartésien de mars 1636). Il dit quelque chose de très différent et de très nouveau (je n'ai trouvé quelque chose d'approchant que dans ce que Montaigne dit du naturel de Socrate et de l'essai de nos facultés). Descartes parle de nos facultés toutes parfaites en leur genre (AT VII, 55) et, dans la traduction française des Principes, revue et autorisée par lui, nous lisons : " que la principale perfection de l'homme est d'avoir un libre arbitre " (l.I, art.37). La principale perfection de l'homme est déjà dans notre nature, au moins virtuellement. C'est une autre conception que celle d'Aristote. Cette principale perfection de l'homme n'est pas seulement un idéal ou une fin à atteindre, elle signifie que nous avons en nous les capacités d'agir librement et de faire bon usage de nos facultés. C'est une notion de perfection certes relative, mais qui est inscrite dans la nature de l'homme. Il s'agit de l'une des pensées les plus essentielles de la philosophie première de Descartes.
Quant à ce que vous avez dit à propos de Charron, si Descartes l'a découvert au moment où J. Molitor lui a fait don de la Sagesse, cela intervient trop tard pour avoir une influence sur ses rêves.


Mme Geneviève RODIS LEWIS. - Là, on peut poser la question.


M. Emmanuel FAYE. - Oui, et je n'y manquerai pas dans la réédition ; mais on peut aussi penser que le Jésuite a commencé par prêter l'ouvrage à Descartes, et qu'il ne lui a fait don du livre et rédigé la dédicace qu'au moment où il prenait congé de lui. La première lecture cartésienne de la Sagesse ne coïncide pas forcément avec la date de la dédicace du Jésuite allemand, elle peut même avoir eu lieu dès le Collège. En tout cas, la question reste ouverte à cause des analogies si frappantes, particulièrement entre certains éléments du rêve de Descartes et la taille-douce en frontispice de la Sagesse, où l'on trouve un livre ouvert avec les mots OUY, NON
Mme Geneviève RODIS LEWIS. - J'ai apprécié aussi ce que vous disiez des transformations de l'édition Clerselier : vous avez deux ou trois hypothèses qui sont intéressantes. Avant de m'arrêter de parler, je voudrais signaler une transformation que j'ai pratiquement découverte, car elle n'avait jamais été soulignée. On parle toujours de ce qu'il avait ajouté dans la lettre à Huygens du 10 octobre 1642 : après l'espoir de " félicités beaucoup plus grandes que celles dont nous jouissons en ce monde ", l'édition Clerselier poursuivait : " pourvu que par nos dérèglements nous ne nous en rendions point indignes ", etc, et quand on a retrouvé les autographes, on a vu que c'étaient des phrases ajoutées par Clerselier. A partir de là, vous avez des hypothèses très intéressantes sur des petites transformations qu'aurait pu faire Clerselier, mais on ne peut pas vraiment en être sûr. Or il y en a une qui traduit, non une théologie de Descartes, mais son ouverture religieuse : c'est dans la fin d'une lettre à Huygens du 27 août 1640 évoquant aussi la béatitude : Descartes souhaite " que la religion " lui " fasse espérer d'être après cette vie avec ceux de ce pays " où il a choisi de vivre. Or Clerselier a fait imprimer : " le retour à notre Religion ". Cela mérite quand même d'être connu, parce que cela montre l'oecuménisme de Descartes qui pratiquait la religion catholique en pays protestant et qui était ouvert à tous les Chrétiens comme Chrétiens.


M. Emmanuel FAYE. - Oui, cette ouverture est fondamentale. On peut d'ailleurs ajouter que Descartes a écrit sa philosophie non seulement pour tous les Chrétiens, mais aussi pour qu'elle puisse être, comme il le dit à Burman, " reçue partout et même chez les Turcs " (AT V, 159).


M. Jean-Claude MARGOLIN. - Mon intervention, j'espère, ne sera pas trop longue. Vous savez à quel point j'apprécie tous les travaux que vous nous donnez de-puis une dizaine d'années. Je m'arrêterai seulement à votre Bovelles (ou plutôt à notre Bovelles), ce qui n'étonnera personne. Sur le fond de votre thèse, fortement exprimée ici encore, je suis tout à fait d'accord avec vous : je vous l'ai souvent dit, je l'ai écrit et fait imprimer tout récemment. Il s'agit des rapports entre philosophie et théologie en général, et plus particulièrement dans la pensée de Bovelles. C'est même vous qui m'avez amené à réfléchir à neuf à propos du passage d'une lettre du chanoine de Noyon, qui fait partie du manuscrit 1134 de la Bibliothèque de la Sorbonne, que je dois publier incessamment. Bovelles définit ce qu'il entend par "amator philosophiae", formule qu'il s'approprie aisément. Mais vous n'ignorez pas non plus que ce philosophe a écrit lui-même de nombreux ouvrages de théologie, qu'il s'agisse de la Résurrection et de l'immortalité de l'âme, du péché, de la question de la Trinité, de l'Agonologia Christ-i, de deux traités qu'il a précisément appelés Questions théologiques et Conclusions théologiques, etc. Il attache aussi une grande importance, dans ce même manuscrit 1134, à l'"aventure" de Paul / Saul de Tarse, qu'il appelle tantôt raptus (après Marsile Ficin) tantôt extasis, définissant ainsi un élan vers la transcendance au sujet duquel on peut légitimement se demander s'il parle en philosophe ou en théologien (ou tout au moins en croyant ). Il existe aussi un concept très bovillien, que vous connaissez bien, même si vous ne l'avez pas évoqué dans votre exposé : c'est celui d'assurrectio, qui intervient dans plusieurs de ses oeuvres, et notamment dans ce manuscrit 1134 (il avait même écrit un Traité des assurrections, qui a disparu, avec l'ensemble de ses manuscrits à la chartreuse du Mont-Renaud, près de Noyon). Cet élan vers le haut, ou cette élévation, qui vous arrache en quelque sorte du plan terrestre pour vous transporter vers les régions supérieures (de l'esprit ? d'un ciel platonicien ou chrétien ?) s'oppose à l'analogie, qui reste sur le plan terrestre, sur le plan humain, celui d'une rationalité "ordinaire" et qui se meut au sein de comparaisons finies, étrangères à toute transcendance, et sans ce saut dans l'inconnu, que seule peut entrevoir une intuition intellectuelle ou une complexion mystique. Ici se dessine ce que j'appellerais pour ma part le rationalisme mystique de Bovelles.
D'accord aussi avec vous à propos de la censure. Il faut dire que Bovelles avait maille à partir avec les théologiens de l'Université de Paris, qui n'étaient pas tous des champions de l'intelligence ou de l'esprit d'ouverture. En distinguant nettement philosophie et théologie, lui, l'ancien professeur ès arts (logique, mathématiques, philosophie) au Collège du Cardinal Lemoine, s'élevait aussi contre ces théologiens de la Sorbonne. Plusieurs d'entre eux reprochaient simplement à Bovelles de ne pas être des leurs : ainsi le fait de ne pas être docteur de la Faculté de Théologie de Paris était suffisant pour mettre en doute le contenu de ses écrits théologiques (bien qu'on lui reprochât également d'écrire des oeuvres profanes!). Il est aussi, comme vous le savez, un grand lecteur et même un disciple du Pseudo-Denys l'Aréopagite, que certains ont pu et peuvent toujours considérer comme un théologien. A la vérité, je crois personnellement qu'on peut voir en lui un philosophe et un théologien ; ici, la frontière n'est pas facile à tracer. Mais je veux bien admettre que c'est en tant que philosophe que Bovelles s'est surtout intéressé à ce personnage, que lui avait fait connaître son maître et ami, Jacques Lefèvre d'Étaples. Tout cela, pour dire que je suis entièrement d'accord avec vous, à quelques nuances près, à propos des relations bovilliennes entre philosophie et théologie : reste à montrer si elles sont oppositionnelles ou non-contradictoires, voire susceptibles d'une coopération dans la recherche d'une vérité primordiale et unique.
D'accord également sur la spécificité d'une philosophie de la Renaissance (pour ma part j'emploierais le pluriel : "philosophies ") que vous défendez avec force et efficacité. Je pense à une figure très "Renaissante" sur laquelle, vous et moi avons travaillé, chacun de notre côté : c'est celle de Prométhée, qu'a rencontrée Bovelles, mais que l'on retrouve aussi chez Pic de la Mirandole, chez Érasme, chez Budé, chez Rabelais. On peut voir en elle, avec les variantes interprétatives qu'y apporte chacun de ces auteurs, l'image ou l'idée de l'homme tendant vers une perfection qu'il n'atteindra jamais. On pense inéluctablement à l'homo-homo-homo de Bovelles, cet homme triplement homme (par rapport aux pierres, aux végétaux et aux animaux) de son traité De Sapiente, à la figure de ce sage et au concept de sagesse, que l'on trouve chez tous les auteurs dont vous avez parlé, de Sebond à Descartes, en passant par Montaigne et Charron. C'est peut-être ce lien et ce concept qui font de ces auteurs des philosophes, et non des théologiens (même si l'on donne à ce dernier terme un sens extensif).
Toutefois, pour en revenir, à travers l'oeuvre et la pensée de Bovelles, à votre dis-tinction tranchée entre philosophie et théologie, je pense quand même qu'il y a un lien étroit entre ses deux catégories d'écrits : d'une part, certains ouvrages proprement philosophiques et d'autres, théologiques, ont été écrits à la même époque, souvent la même année; d'autre part, dans un traité comme celui de la Trinité, qui est par définition et par principe un traité théologique, il rapproche le concept non philosophique de Trinité (selon l'enseignement du christianisme) de ses spéculations philosophico-numérologiques néo-pythagoriciennes sur la triade, considérée alors comme une sorte de schème directeur généralisé ou généralisable, conférant aux nombres un statut quasi-mystique qui ne relève pas de ce que j'ai appelé la rationalité ordinaire : donc un rapprochement proprement ontologique entre la triade et la trinité. C'est encore dans l'un de ses opuscules mathématiques d'inspiration à la fois néo-pythagoricienne et biblique (comme dans certaines de ses lettres ), qu'il parle du "nombre" de l'homme et de son aspiration vers la perfection, se référant à l'Apocalypse : philosophie ou théologie ? Il me semble que le modèle mathématique bovillien pourrait servir de mise en oeuvre à ce que j'appellerais volontiers une dynamique transcendentale , schème dynamique permettant l'effectuation du passage d'un plan déterminé d'un certain savoir à un plan supérieur, qui n'est pas encore balisé par les repères habituels. Philosophie ou (à tout le moins) écrits d' inspiration religieuse ? Souvent, Bovelles aborde des questions proprement théologiques, tirées de ses lectures et de ses méditations, comme l'amour de Dieu, et les appliquant à sa philosophie morale (avec, parfois, des représentations géométriques symboliques, comme dans ses lettres de juillet 1514 adressées au médecin Pierre Tremolet ). Il est aussi en relations constantes - au moins pendant toute une période de sa vie - avec le couvent des Célestins de Paris, celui des Cordeliers à Lyon, avec des religieux de ses amis, comme les célestins Le Franc et Guenot, le franciscain Lagrenus, etc. (ce qui ne contredit évidemment pas la distinction qu'il établit entre philosophie et théologie!).
J'ajouterai pour finir, un peu en marge de votre thèse, que le Picard Bovelles était un esprit très ludique, facétieux, faisant volontiers des jeux de mots, aimant les acrostiches, les chronogrammes, etc., qu'il mêle parfois à des écrits sérieux : jamais Descartes, ni Charron, ni même Montaigne, qui avait pourtant son franc-parler et qui aimait rire, ne se seraient livrés à de telles amusettes. Excusez-moi de cette addition purement contingente ! Nous avons aussi (dans le ms 1134) des informations sur son état de santé, ses maladies réelles ou imaginaires, son hérédité, ses phobies, une imagination parfois ... vagabonde, jouxtant des considérations tout à fait sérieuses, subtiles et profondes. Méditant sur le nombre des sphères célestes, il mêle l'apport d'Aristote ou de Ptolémée à celui de la tradition médiévale et chrétienne
Ce qui est fort dommage, c'est que de nombreux ouvrages de Bovelles, dont nous avons fort heureusement la liste dans ce manuscrit inédit, ont brûlé (ainsi que je le rappelais ), avec le traité des Assurrections , au milieu du XVIe siècle, lors des guerres franco-germaniques. Plusieurs aspects de sa pensée et de son affectivité y étaient vraisemblablement précisés, entre autres son attitude extrêmement violente à l'égard de Luther et des luthériens (quelques poèmes du ms 1134 le montrent aussi), sa dévotion à sainte Catherine d'Alexandrie (dont le ms 1134 a conservé un long poème en vers français, pratiquement inconnu jusqu'ici ). Mais tout cela nous éloigne du coeur de votre thèse.


M. Emmanuel FAYE. - Je vous remercie de la manière nuancée dont vous avez évoqué la question du rapport entre philosophie et théologie selon Bovelles. Tout d'abord, si vous me le permettez, je ne souhaite pas que l'on dise " mon " Bovelles, car si j'ai beaucoup étudié l'oeuvre de ce philosophe, je ne me sens aucun droit sur lui, j'ai au contraire à son égard la gratitude d'avoir beaucoup reçu à le lire, et, en le resituant de manière générale par rapport à des auteurs connus de tous comme Montaigne et Descartes, j'ai voulu qu'il ne soit plus seulement affaire de spécialistes, mais que sa philosophie de l'homme, si claire et novatrice pour son temps, soit aisément accessible à tous.
Pour la question du rapport de Bovelles à la " théologie ", une série de précisions est indispensable. Tout d'abord, la question ne se pose pas du tout dans les mêmes termes pour un Bovelles ou, un siècle plus tard, pour un Descartes. Chez Descartes, la distinction entre philosophie et théologie est nette et radicale, elle recoupe exactement la distinction entre lumière naturelle de la raison et révélation. De ce fait, la métaphysique, qui procède par raisons naturelles, ne doit jamais être confondue avec la théologie révélée. Chez Bovelles, le mot " théologie " a un sens beaucoup plus large, puisqu'il désigne toute connaissance de Dieu (diuina agnitio). Ainsi, dans le dernier chapitre du Livre du néant, Bovelles distingue trois " théologies " : la première s'élève, philosophico more, par conjectures du sensible à l'intelligible ; la seconde, appelée aussi philosophia transcendans siue metaphysica, suppose le retour sur soi et la méditation ; la troisième, par lumière infuse, a quitté la conjecture et la méditation pour l'" extase ". Dans cette gradation, on peut dire que les deux premiers degrés relèvent de la philosophie, mais sans doute pas le troisième, qui appartient à la théologie mystique issue de Denys. Et, à partir du Livre de la raison propre, Bovelles distinguera les trois termes : analogie, assurrection, extase. Mais ce qui est intéressant, c'est que, pour Bovelles, l'extase se dit de la mens : c'est encore une pensée. A la limite, on peut parler d'une philosophia de mente, terme que j'ai trouvé à Sélestat dans une pensée manuscrite de Beatus Rhenanus qui a dû être inspirée ou même dictée par Bovelles. En cela, Bovelles se rattache exactement à l'interprétation intellectualiste de la théologie mystique de Denys, que Nicolas de Cues défendait avant lui dans la première Lettre aux moines de Tegernsee, en reprochant au chartreux Vincent d'Aggsbach d'avoir cru que s'élever par voie d'ignorance signifiait s'élever par voie affective et en abandonnant l'intellect. Il y a donc, au début du XVIe siècle en France, une mystique de l'intellect qui, avec Bovelles, se rattache au Cusain et mériterait certes une étude minutieuse (v. mon livre, p. 131, n.6). Cette philosophia de mente ne semble pas avoir eu tellement de postérité en France puisqu'au siècle suivant, de François de Sales à Fénelon, c'est la question de l'amour et de la volonté qui va prévaloir. Mais n'oublions pas que la valorisation bovillienne de l'intellect a été, comme je l'ai montré (p.135), très intentionnellement censurée par les théologiens parisiens en 1524. En ce sens, la censure de Bovelles est un événement grave et comme un tournant dans l'histoire de la pensée française, dont l'importance est comparable à la condamnation de Fénelon à la fin du XVIIe siècle. Et le De diuinae caliginis liber de 1526 doit être lu comme une réponse et une défense de la voie cusaine et bovillienne dans l'interprétation de Denys.
Il y a donc sans doute une pensée " théologique " chez Bovelles, mais ce n'est pas une théologie de la chute, ni une théologie scolastique. Bovelles, dans le ms. 1134, évoque ses " spéculations nouvelles et élevées ", qui se rattachent en partie à Lulle pour l'interprétation dynamique de la Trinité et au Cusain pour la lecture mentaliste de Denys, mais qui ont aussi leur originalité que seules l'édition et l'analyse des textes permettront progressivement de dégager. Dans les limites de mon livre, j'ai surtout voulu mettre en valeur le fait qu'à côté des oeuvres proprement " théologiques ", il y a, chez Bovelles, des traités comme le Livre de l'intellect, le Livre des sens et le Livre du sage qui donnent corps à une véritable philosophie de l'homme. Et actuellement, je suis sensible au fait qu'à la différence du Cusain, qui n'emploie le mot " métaphysique " que pour désigner l'ouvrage d'Aristote, mais jamais pour sa propre pensée (lui préférant l'expression plus néo-platonicienne de " spéculations théologiques " dans la lignée de Proclus et de Berthold de Moosburg), Bovelles a bien écrit une Introduction métaphysique, dont la teneur philosophique et la rigueur méthodique sont très remarquables. Bref, il y a chez Bovelles une philosophie de l'homme que je crois avoir étudiée dans mon livre, une métaphysique qui reste largement à connaître (et sur laquelle je travaille actuellement), et une pensée plus proprement " théologique " dont je ne nie pas la présence et qui mériterait une étude particulière, mais sans que cela étouffe la dimension si foncièrement philosophique de sa pensée.
Permettez-moi d'ajouter quelques remarques de détail. 1/ On ne peut pas parler, à propos de Bovelles, de " l'homme tendant vers une perfection qu'il n'atteindra jamais ", puisqu'il dit à maintes reprises le contraire, étant entendu que la perfectio hominis désigne l'accomplissement de l'homme naturel et non pas la perfection de Dieu lui-même. Je soulignerai à ce propos que le latin perfectio peut désigner d'une part un état parfait, d'autre part l'action de se parfaire, et il ne faudrait pas oublier le second d